Faculté de théologie — Université catholique de l’Ouest (Angers, France)

Accueil > Dialogue interreligieux et missiologie > Libération et liberté spirituelle des (...)

Philosophie moderne et contemporaine • Sciences bibliques • Théologie trinitaire • Histoire • Ecclésiologie • Christologie • Théologie fondamentale • Philosophie antique et médiévale • Théologie morale • Théologie pratique •  TOUTES LES RUBRIQUES

facile Libération et liberté spirituelle des moines selon saint Benoît

9 février 2008| Sœur Samuel Nougué-Debat

Conférence donnée aux XXIIe Assises Nationales de Yoga le 18 mai 2007 à Angers. Revue et développée.

Il peut sembler paradoxal ou tout au moins étonnant pour nombre de personnes de parler de liberté et de libération dans la vie monastique, quand on sait que les moines, hommes et femmes vivent dans un espace clos, une « clôture » selon le terme approprié, avec des permissions à demander pour sortir, sans avoir la possibilité de revenir dans leur famille hormis quelques cas très précis qui font toujours parti de l’exception.

Pour répondre à cet étonnement, posons d’emblée que les moines, hommes et femmes, et peut-être parce qu’ils sont d’abord des hommes et des femmes avant d’être des consacrés, ont une grande idée de l’homme, de l’humain, de l’humanité, un profond respect de la dignité de la personne humaine dans sa liberté.

A première vue, les deux mots de « libération » et de « liberté » ainsi associés, semblent constituer une redondance. Pourtant on peut soupçonner un contenu distinct. Notre propos effectuera donc des aller et retour entre liberté et libération et pas seulement car on y ajoutera la liberté « spirituelle » ; on se rendra vite compte que la plupart du temps, l’une informe l’autre. Comment penser en effet la liberté intérieure sans une libération préalable nécessaire d’attaches extérieures et comment penser la libération sans une liberté d’entreprendre le retournement nécessaire que suppose la conversion pour parvenir à la liberté spirituelle ?

Qu’est-ce donc qu’être libre dans la vie monastique ? Qu’est-ce donc que la libération pour le moine et la moniale, selon saint Benoît pour accéder à la liberté spirituelle ? Et jusqu’où cette liberté mènera t-elle les moines ? C’est ce que nous allons essayer d’exposer ici, mais en commençant par poser succinctement l’enracinement biblique cher aux moines, de cette valeur suprême qu’est la liberté.

 I – L’enracinement biblique

Pour le judéo-christianisme, l’homme est un être créé libre. Pourquoi ? Comment ? Tout d’abord parce que l’homme ne peut arracher cette liberté à Dieu, puisque celle-ci lui appartient de par la création. La liberté est « originelle ». L’Écriture dit : Berechit bara Elohim, Au commencement, Dieu créa… . Aucune idée de conquête ici. Le terme hébreu « bara », qui n’est employé que pour Dieu, signifie en même temps, créer et séparer, faire autre. Dieu crée en séparant, ce qui n’autorise pas de fusion aliénante et destructrice, mais que je sois moi-même en face d’un autre, libre, y compris devant Dieu. Cette distance est dans la logique même de la création d’un être libre et différent.

Dieu, comme le dit le philosophe Emmanuel Levinas, est celui qui a mis entre lui et sa créature « un intervalle de discrétion » [1]. Levinas, Juif, connaît très bien ce principe de la tradition juive qu’est le Tsimtsum, le retrait volontaire de Dieu afin de laisser exister sa créature ; Tsimtsum, « le modèle de l’être en mouvement, sortant du principe d’identité pour laisser place à l’altérité d’autrui et l’altérité de soi. […] Le Tsimtsum est création de distance, de la religion proprement dite comme séparation, comme transcendance » écrit M.-A. Ouaknin [2]. Dieu crée l’homme libre ; Dieu a une capacité d’amour matricielle envers nous, Rahmanout, (de rehem matrice) un amour d’entrailles.

Les Pères grecs nous instruisent sur cette liberté et Grégoire de Nysse écrit : « Après avoir terminé la création de l’homme […] Dieu lui dit : ‘Homme, tu seras égal à moi, ton Dieu. Et comme gage de ta ressemblance avec moi, je te donne dès maintenant la prérogative par excellence : la liberté’ » [3]. La vraie présence de Dieu à notre liberté est d’être là sans être là ; « Dieu était là, mais je ne le savais pas ».

Mais la liberté biblique suppose une dynamique, une vocation. Dieu a créé l’homme « à son image et à sa ressemblance » (Gn 1,26). Ce qui veut dire que l’homme doit œuvrer pour parvenir pleinement à cette ressemblance ; il ne s’agit pas seulement de recevoir, mais en même temps, il s’agit d’acquérir cette ressemblance, et c’est cela le travail de la liberté.

L’homme doit devenir ce qu’il est : « Vous avez été appelés à la liberté » (Ga 5,13), un don par excellence ; et donc l’homme est appelé à la créativité, l’homme est associé à la création. « C’est pour la liberté que le Christ vous a libérés » (Ga 5,1) libérés du péché, de ce qui n’est pas « ressemblant » précisément. Mais c’est une liberté sans cesse à libérer pour la maintenir en son droit et en son état véritables ; une liberté de libération. L’homme ici redevient ce qu’il est ; n’est-il pas, comme le définit Maimonide [4], « l’être qui doit ratifier son être » ?

 Qu’est-ce qu’un monastère où vont s’exercer libération et liberté spirituelle ?

Il me paraît nécessaire d’apporter cette précision car peu de gens savent, réellement ce qu’est un monastère aujourd’hui et en quoi consiste la vie monastique qui lui est liée et qui permet de les comprendre comme lieux de libération et de liberté.

Les monastères sont des lieux regroupés par Congrégations ou Fédérations mais chacun absolument autonome au sein de ces groupements mêmes. Il n’y a pas de « maison mère » dans la vie monastique comme dans les Ordres apostoliques, il y a seulement un monastère fondateur à l’origine. Cette situation laisse déjà deviner la grande diversité d’expression du monachisme car même à l’intérieur d’une même Congrégation ou Fédération, les monastères, le plus souvent, ne réalisent pas l’idéal monastique par des voies identiques et cette autonomie des monastères favorise une liberté d’expression chère aux moines.

C’est un fait incontestable, le monachisme bénédictin s’est développé, au cours des siècles, sous une grande variété de formes. Et cette diversité manifeste la vitalité de la Règle et la richesse multiforme de son enseignement. Dans son indétermination même, la Règle laisse, à la vie bénédictine la possibilité de se prêter à de nombreuses adaptations, tout en conservant une stricte fidélité à ses principes.

Liberté encore que peut avoir précisément un monastère, contrairement aux Ordres apostoliques par rapport aux autorités religieuses locales puisque les monastères ne sont généralement pas de droit diocésain et donc pas directement et principalement sous la juridiction de l’Evêque du lieu. Les monastères en effet ont un Abbé Primat responsable de la Confédération Bénédictine (aux pouvoir juridiques très limités mais dont l’influence morale peut être importante) ou un Abbé Général, responsable le l’Ordre Cistercien, demeurant à Rome tous les deux et répondant directement devant le Saint-Siège des monastères sous leur juridiction.

Le monastère va devenir un lieu de libération et de liberté pour celui qui entre, qui a laissé une maison une famille, un métier, parfois un pays. A cet homme à cette femme, saint Benoît dit : « A toi donc s’adresse maintenant mon discours, qui que tu sois qui renonce à tes propres volontés pour servir sous le vrai roi le Seigneur Jésus-Christ et prends les armes fortes et glorieuses de l’obéissance » [5]. Tout est dit ici : « qui que tu sois » « qui renonce » et prend les armes « fortes » de « l’obéissance » ! Quel paradoxe de passer par l’obéissance pour être libre ! « Nous allons donc instituer une école » pour « préparer nos cœurs et nos corps » dit saint Benoît. Tout cela en vue d’établir « la race solide des cénobites », des gens libres parce qu’obéissants, obéissants parce que libérés.

Nous verrons ce que cela veut dire et surtout nous verrons que la vie monastique n’est pas « la douce tranquillité de l’existence dans les cloîtres », comme on peut l’imaginer.

 III – Quelle est cette vie monastique qui conduit vers la liberté ?

Ora et Labora [6], prie et travaille, deux mots de référence forte, comme deux racines de l’agir du moine selon saint Benoît. Ils expriment une vérité fondamentale sur cette forme de monachisme. Il y a plus qu’un équilibre ici entre prière et travail, c’est un ensemble cohérent, car le travail se fait dans la prière continuelle intérieure, et la prière, l’opus Dei « l’œuvre de Dieu », est un véritable labeur spirituel ; tous les deux sont d’égale importance. En hébreu, un seul mot : avoda, exprime les deux réalités, travail et service divin, culte.

La vie monastique est un « style de vie », et d’abord, un style intérieur, un quotidien intérieur, un lieu où l’on cultive les valeurs humaines. Moines et moniales ont un sens profond de la beauté dans sa simplicité : des bâtiments où règnent la justesse des formes et des associations, une vie frugale sans excès, et pour toute chose une règle d’or : « ce qui suffit » mensurate, « avec mesure » dit saint Benoît, ni trop ni trop peu, dans une autre tradition monastique c’est la « Voie du Milieu » du Bouddha Shakyamuni.

Le chemin du moine est l’humilité, quelque chose qui a à voir avec l’humus, une simplification, une attitude d’abandon qui consiste à s’accepter et à accepter les personnes et les choses comme elles sont. (cf. RB 7, douze degrés d’humilité ascendants c’est le chapitre le plus long de la RB). C’est un long travail intérieur qui rend le moine attentif à sa vie, à son « être » et à son « faire ». Une humilité pas « en son cœur seulement mais par son corps même » (12e degré d’humilité) Il va devenir ainsi le moine « content de tout » (6e degré d’humilité), un véritable chemin de perfection, de totale dépossession, de libération.

Un « style de vie » proche de la nature, prenant en compte les rythmes de cette nature, les saisons, le jour et la nuit, les cycles de la vie liturgique. L’office chanté en commun ponctue et honore les différentes heures du jour et de la nuit : vigiles, laudes sexte, none, vêpres, complies, et repos. C’est l’intégration du cosmos, de la création, dans le rythme de prière quotidien et dont dépend l’ordonnance du travail. Le silence de nuit « Que nul ne parle après complies » (RB 42), est total. C’est le moment où l’on se sépare des hommes et des choses extérieures, où l’on rentre en soi-même et en Dieu en rejoignant l’humanité tout entière dans le cœur de la prière personnelle mais aussi dans le repos du corps, car « Dieu comble son bien-aimé quand il dort » [7]. L’Eucharistie célébrée dans la journée vient prendre sa place dans cette « ordination » d’offices comme une mise au centre de l’Unique, le Christ pour lequel moines et moniales demeurent stables en leur lieu.

Vie commune et souci des personnes sont une réalité de la vie bénédictine. Benoît prend soin de recommander une attention personnelle à l’égard de chacun des moines : l’Abbé doit « s’accommoder aux différents tempéraments » (RB 2,31) ; « se conformer et s’adapter aux dispositions et à l’intelligence de chacun » (RB 2,32) ; il doit « tempérer tellement toute chose que les forts désirent faire davantage et que les faibles ne prennent pas la fuite » (RB 64,19). Rien d’étonnant donc, si dans la vie monastique, tout monastère qui se respecte, qui respecte la RB, peut se flatter d’avoir des originaux ! Des gens précisément qui sortent de l’ordinaire et qui sont le plus souvent une richesse communautaire pour qui sait voir !

Pour qui a connu Dom Jean Leclercq, osb (1911-1993), excellent connaisseur de l’histoire de l’Église et de la spiritualité monastique, défenseur d’une vie monastique identique pour les hommes et pour les femmes, professeur à l’Université Grégorienne de Rome ; ce moine a su allier observance monastique et ouverture au monde de ce temps. Cet érudit avait une tâche intellectuelle auprès des monastères, au sein de l’AIM [8] et il a vécu sa vie monastique à la dimension du monde. Il rêvait de mourir en avion « entre terre et ciel », il est mort paisiblement et humblement dans sa cellule de l’abbaye de Clervaux. Il nous réjouissait par son savoir immense et son humour extraordinaire ; il était d’une liberté intérieure exceptionnelle ! Le monde bénédictin déborde d’anecdotes extraordinaires à son sujet. Mais c’est ici que l’on peut parler de liberté spirituelle : ce fait de savoir allier, vie monastique pleinement vécue et ouverture à la vie, ouverture à ce qui advient, prévu ou imprévu, extraordinaire ou banal. Tout un art de vivre qui n’est pas pour le premier venu dans la vie monastique !

De même Thomas Merton ocso, écrivain et conférencier de renom. Dans sa dernière conférence à des moines et des moniales réunies en Asie en 1968, Thomas Merton s’exprimait ainsi : « Le moine est essentiellement quelqu’un qui prend une attitude critique envers le monde et ses structures », des gens à contre courant donc. « En d’autres termes, le moine est un homme qui dit d’une façon ou d’une autre que les prétentions du monde sont frauduleuses ». Quelle audace et en même temps, quel moine ! Un de ses frères du monastère de Gethsémani écrivait : « Il y avait toujours chez lui une allure indéfinissable d’audace latente » [9]. Ce n’était pas un moine ordinaire, évidemment !

C’était à sa façon un révolutionnaire car son monachisme fit passer du projet monastique du monastère local pour l’ouvrir à rien de moins que la communauté mondiale. C’est ainsi qu’il s’engagea auprès du moine bouddhiste zen Vietnamien, Thich Nhat Hanh, contre la guerre du Viêt Nam, d’une façon naturelle, évidente. On peut penser qu’il aurait de même rejoint les moines de Birmanie.

Pour Thomas Merton, « L’essentiel de la vie monastique n’est pas attaché à des bâtiments, à un habit, ni même nécessairement à une règle. Mais il a affaire avec ce travail de complète transformation intérieure. Tout le reste est au service de cette fin » [10]. Voilà la véritable dépossession et voilà la visée essentielle : la transformation intérieure. Précisément l’acquisition de cette liberté intérieure qui libère le moine de toutes contingences, qui conduit le moine à être « content de tout » (RB 7).

Comme toute vie chrétienne, mais à un titre particulier et d’une manière qui se veut plus nettement visible et significative, la vie bénédictine est une vie eschatologique, c’est-à-dire une vie qui témoigne de la présence parmi nous, dès ici-bas, des biens du Royaume, présence déjà acquise quoique encore cachée. (1 Jn 3,2 : Rm 8,16-18 ; Ep 2, 5-6 ; GS 38) ; un style de vie hors du commun, à contre courant de la vie de ce monde. Les moines ont le devoir d’ « user du monde présent comme n’en usant pas » (1 Cor 7, 31). Rien n’est absolutisé, tout doit se faire avec un non-attachement certain ; hormis « chercher Dieu », tout un « art de vivre » !

Pour rester dans le paradoxe « banal et extraordinaire » de la vie monastique, le moine qui est un « observant » peut être aussi un « anti-conformiste ». Il suffit d’évoquer ici quelques visionnaires précurseurs de l’inculturation du monachisme, bien avant le Concile Vatican II : le moine Henri Le Saux osb parti en Inde en 1948 pour rejoindre le P. Jules Monchanin et fonder ensemble l’ashram du Shantivanam. De même Francis Mahieu ocso et Bède Griffiths osb partis en Inde en 1955 rejoindre le Shantivanam et en fonder un autre, Kurisumala. Un « impératif » intérieur est à la base de ces « mises en route ».

 IV – La vie monastique comme lieu de libération et de liberté spirituelle : sous une Règle et un Abbé

La Règle [11] sous laquelle vivent les bénédictins et les cisterciens, hommes et femmes, est présentée par saint Benoît comme une invitation très modeste à une conversion ; pour un « commencement d’observance », et le moine est invité, pour aller plus loin, à mettre en pratique les Conférences des Pères du monachisme, leurs Institutions, leurs Vies et la Règle de Notre Bienheureux Père saint Basile en particulier ; des instruments de vertu pour « les sommets de la perfection ». Tout ceci légué par des « moines courageux et obéissants », comme il est dit en RB 73. Les moines et moniales selon saint Benoît, (osb et ocso [12]) vivent donc « sous une Règle et un Abbé » selon l’expression, et professent les vœux particuliers et très libérateurs de « stabilité, conversion et obéissance ».

La stabilité ne signifie pas rigidité ou immobilité, mais le moine ne peut changer de communauté à son gré, les frères et les sœurs sont tous engagés « jusqu’à la mort » dans la même communauté. Mais la stabilité est avant tout une stabilité en Christ, une stabilité intérieure. Elle est aussi l’art de s’adapter à des conditions extérieures mouvantes afin de maintenir sa position au milieu du changement. La stabilité de la vie bénédictine tient à sa flexibilité et à sa faculté d’adaptation.

Pour ce qui est du vœu de conversion, conversatio morum cette expression est propre au vocabulaire monastique ; elle recouvre tout le cheminement du moine à la suite du Christ. Après le détachement des choses matérielles, familiales, professionnelles, territoriales que suppose l’entrée dans un monastère, le détachement se poursuit par la mise en commun de toute chose. La vie communautaire selon saint Benoît est d’emblée libérante par la mise en commun des biens, « Si les moines doivent avoir quelque chose en propre » (RB 33), et « Si un moine peut recevoir des lettres ou autre chose » (RB 54), mais avec des nuances tenant compte de l’humain en l’homme, « Si tous doivent recevoir uniformément le nécessaire » (RB 34). L’essentiel n’est pas d’avoir ou de ne pas avoir, mais ce qui est demandé avant tout, c’est « que tout soit commun à tous » selon l’Écriture (Ac 4,32), et que nul ne dise sien ou traite comme sien quoi que ce soit.

La mise en commun libère, c’est-à-dire que ce qui pourrait apparaître une contrainte est remplacé par une obligation morale de fraternité et de fraternité choisie. La liberté ne se réduit pas à l’absence de contrainte et la désappropriation est à la base du retournement du moine comme une nécessité, « Ils ne vivent pas à leur gré, n’obéissent pas à leurs désirs ni à leurs préférences, mais marchant au jugement et au commandement d’un autre, fixés dans leur monastère, ils désirent qu’un abbé soit à leur tête » (De l’obéissance RB 5). Dans cette mise en commun et dans cette vie en commun, s’enracinent les vœux professés par le moine.

De même pour les relations interpersonnelles, « Que nul dans le monastère ne se permette d’en défendre un autre » (RB 69), ou « Que nul ne se permette d’en frapper d’autres », (RB 70). Le respect ici est de laisser exister l’autre tel qu’il est, libre d’être lui-même, mais surtout de rester dans l’obéissance à l’Abbé, à l’Abesse à la Prieure de la communauté qui seul et seule sont à même d’intervenir. Toute ingérence, toute affirmation de soi-même dans une attitude de pouvoir personnel est exclue du monastère.

Le monastère comme école de dépossession de soi va mener le moine du détachement préalable lorsqu’il est entré, au non-attachement permanent aux choses et aux idées et ce durant toute sa vie monastique. Un chapitre illustre bien ce propos avec, comme toujours, une grande humanité de saint Benoît : « Si l’on commande à un frère des choses impossibles » (RB 68). C’est un chapitre assez redoutable mais il est intéressant de voir que le moine devant une demande qui le dépasse, peut exposer les raisons de ses impossibilités à accepter ce qui lui est demandé. Ceci fait, « si l’ordre du supérieur est maintenu, sache le disciple que cela lui est bon ; et par amour, se confiant en l’aide de Dieu, qu’il obéisse ».

C’est dans cette obéissance là que se situe précisément la liberté du moine. Car c’est de fait très libérant, de ne plus faire quelque chose de sa propre décision et de sa propre autorité surtout quand ce qui est demandé est difficile et risqué, « impossible » même, dit le texte. Quant il s’agit de quelque chose « d’impossible », alors, de fait, être « missionné », « choisi », « envoyé », devient facile. Ce n’est plus notre affaire, c’est celle du Supérieur qui prend ses responsabilités, mais aussi, qui engage la communauté tout entière derrière cette décision. Disons qu’ici, c’est le Saint-Esprit qui prend le relais du Supérieur pour le disciple ; l’Esprit-Saint qui illumine l’intelligence du moine obéissant qui se sent alors soulevé au-dessus de ses possibilités naturelles. Car la vie divine advient là où le vide est plus grand. Le fond de l’attitude du moine devient la passivité, un consentement à laisser Dieu agir, à laisser l’Esprit Saint occuper la place. Mais cette dépendance fonde l’autonomie comme si Dieu faisait agir librement celui qui a obéi.

Il y a derrière cette transformation du moine, cette libération extraordinaire, une expérience humaine certaine. La conversion, le détachement et le non-attachement, la rigueur de l’ascèse, la patience dans la durée, des chemins de purifications, tous ces ingrédients « font » le moine. La véritable liberté advient du combat spirituel, des épreuves qu’il ne faut pas fuir « s’il se présente quelque chose d’un peu strict, parce que l’équité l’exige […] ne va pas aussitôt fuir épouvanté la voie du salut, où l’on ne peut entrer que par une porte étroite. Car à mesure que l’on avance dans la vie monastique et dans la foi, le cœur se dilate, et dans l’indicible douceur de l’amour on court… » (RB Prologue). A ce stade là on peut alors parler de liberté spirituelle comme une béance, une ouverture, une mise au large, de fait, une dilatation du cœur des êtres en route, nullement « arrivés » mais qui courent parce qu’ils « savent » où ils vont.

Les mystiques chrétiens, et les moines à leur suite, ne spéculent pas sur la liberté. Leur souci est de « chercher Dieu », ce sont des êtres « en route », sur la voie de la libération toujours. Se détourner du mal et faire le bien occupe les moines jour après jour dans l’humble service qui leur est demandé.

Le fond de l’attitude du mystique, des moines, devient la passivité l’apatheia, la « tranquillité » intérieure, un apaisement, un consentement à laisser Dieu agir. Le vouloir et le faire, tout procède de la liberté divine. Cette dépendance fonde l’autonomie du moine. Dieu fait agir librement. Ce consentement à laisser Dieu agir, cette patience, cette endurance, sont les plus grandes marques de liberté que le moine puisse donner à Dieu. Le moine atteint sa vraie liberté quand toute sa suffisance lui vient de l’Esprit-Saint. L’ascèse est un cheminement vers cette « mort » d’où jaillit la vie, vers cette transformation où le feu de l’Absolu re-crée l’âme en sa substance même. Un cheminement vers une liberté joyeuse « que nul ne pourra nous ravir ».

En celui qui s’est ainsi « vidé » de lui-même, Dieu peut pleinement et librement agir. Voilà pourquoi des hommes et des femmes, et selon leur grâce propre, optent pour un « retournement » radical, persévérant, irréversible. Cette « mise en route », ce « chercher Dieu » se poursuivra « jusqu’à la mort », mais dans un « art de vivre » qui seul favorise cette mise au large.

 V - Libérés et libres : les moines dans le dialogue interreligieux

De la libération à la liberté, de la liberté à la liberté spirituelle, moines et moniales peuvent vivre « au large », « en plein vent », pas seulement dans leur intériorité, mais de façon très concrète !

Ils vont au bout du monde, fonder d’autres monastères, rencontrer d’autres cultures et s’y insérer, rencontrer d’autres traditions religieuses, sans se départir de leur « être monastique » parce qu’ils l’ont intégré. Sans se départir du monde dans lequel ils vivent, car leur solitude derrière des murs n’est pas une fuite et n’est pas un « Vide » vide.

« Vide et Plénitude » (clin d’œil à nos frères moines bouddhistes zen) habitent la vie spirituelle du moine libre. Le moine, « du monde et pas du monde », vit cette tension libérante dans la ligne évangélique du « déjà là et du pas encore ». Cette tension, inscrit le moine dans une attente libre d’un advenir inscrit dans la vie de l’Esprit qui souffle où il veut. « Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’Esprit est esprit », dit Jésus à Nicodème, « Le vent souffle où il veut ; tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit » [13].

Moines et moniales du DIM-MID ont conscience d’être dans le dialogue depuis toujours, et ils le sont d’abord comme tout chrétien, par ce premier dialogue inauguré par Dieu avec l’humanité tout entière et par leur « colloque » intérieur mené à longueur d’une existence ordonnée à la méditation et à la prière incessante. La vie monastique en elle-même développe chez les moines une sensibilité aux appels de l’Esprit. C’est ainsi qu’ils ont contribué de façon effective au « mouvement liturgique » et au « mouvement œcuménique » et c’est comme naturellement qu’on les retrouve dans le « mouvement dialogal ».

Les moines du DIM-MID sont, selon leurs « statuts », des hommes et des femmes pour qui « Ce dialogue contemplatif doit être réservé à ceux qui ont été formés par des années de silence et une longue habitude de la méditation » selon les directives de Thomas Merton [14]. C’est ainsi que moines et moniales ont pu, très tôt et peuvent toujours apporter leur contribution spécifique à cette grande tâche ecclésiale du dialogue.

Il ne s’agit pas dans ces lignes de redire ce qui a déjà été écrit dans sur la genèse du Dialogue Interreligieux Monastique (DIM) [15], mais de montrer l’évolution de cet engagement des moines. Cependant il nous faut souligner la particularité de la naissance du DIM-MID l’année même de l’arrivée du pape Jean-Paul II en 1978. Simple coïncidence ? « […] sur ton livre, tous mes jours étaient inscrits, recensés avant qu’un seul ne soit ! » dit le psalmiste (ps. 138) Ce cheminement en commun des moines et de ce pape du dialogue est à souligner. Lors du Jubilé, le 14 juin 2000 le pape s’adressa aux moines du DIM-MID européen en ces termes :

« Je vous salue cordialement, vous qui êtes les représentants européens du dialogue interreligieux monastique. A l’occasion du Jubilé, vous avez voulu tenir votre réunion annuelle à Rome, en passant par Subiaco, lieu sanctifié par la mémoire de saint Benoît. Vous êtes venus en pèlerins, rappelant ainsi que toute la vie monastique est un pèlerinage, une constante recherche de Dieu. Pèlerins de l’infini, vous invitez tout homme à affermir sa vie intérieure pour en faire la demeure de Dieu. Vous croisez aussi sur votre route d’autres chercheurs de l’Absolu, ce qui vous permet d’instaurer avec eux un dialogue respectueux et profond. Que Dieu bénisse vos rencontres et vous donne la force de continuer votre route avec courage ! ».

On peut dire qu’il y a eu une sorte de connivence entre ce pape particulièrement ouvert aux autres cultures et aux autres religions et les moines du DIM-MID. Cette reconnaissance ecclésiale permanente, depuis le début, a permis de garder ce dialogue de l’expérience spirituelle des moines au centre de l’Église. Le pape et les moines ont eu sans cesse cette même attitude d’aller vers l’autre pour apprendre à le connaître et non pas d’attendre que l’autre vienne à eux. Il s’agit toujours pour les moines de rencontrer des frères qui par leur commun mode de vie, manifestent un désir de s’approcher de la source. La prière, comme l’a montré ce pape à Assise en 1986, et comme l’expérimentent sans cesse les moines, est la clé de voûte du dialogue.

Si les « Échanges spirituels Est-Ouest » établis depuis 1979 avec les « moines » japonais sont toujours d’actualité, il y a depuis quelques années, et sous l’impulsion des moines de Notre Dame de l’Atlas à Tibhirine (Algérie) puis désormais à Midelt (Maroc), ainsi qu’à la demande de l’Abbé Primat bénédictin Notker Wolf, un ouverture au dialogue avec l’Islam.

Ce que l’on peut nommer, un changement de paradigme, est suscité par la présence de l’Islam dans nos pays européens. La dernière rencontre des Commissions européennes du DIM-MID européen, exceptionnellement réunies à Midelt (Moyen Atlas) au Maroc en 2007, montre l’urgence d’une nouvelle orientation. Cette attitude des moines, hommes et femmes du DIM, est celle de l’itinérance, cette « mise en route » sans fin, cette attitude éminemment biblique, des pèlerins, comme le mentionna le pape Jean-Paul II précédemment cité, « un passant, comme tous mes pères » (Ps. 38).

Cette rencontre de Midelt, en plein milieu berbère et musulman, a apporté la confirmation de la nécessité de ce nouveau dialogue qui, s’il n’est pas à proprement parlé « monastique », est celui du dialogue de « priants » et du partage de leur expérience spirituelle. Une façon de montrer que les monastères chrétiens, à Midelt comme dans nos pays occidentaux, sont des lieux où l’on peut rencontrer un christianisme vivant, non fermé sur lui-même, ouvert selon l’esprit de saint Benoît à une hospitalité partagée. La transformation des cœurs par l’écoute et le partage de la vie, des choses simples mais inscrites de façon fondamentale chez l’homme, contribuent à construire, dans la durée, une confiance qui se transforme en véritable amitié spirituelle. Le DIM en France a plusieurs engagements. Un engagement interne, à savoir, continuer à motiver les monastères à entrer dans cette dimension dialogale ; mais aussi assurer une formation constante des « personnes-contact » véritables correspondants du dialogue dans leur monastère, par des « sessions de formation » tous les deux ans.

Un autre engagement important du DIM français, est sa participation au « Groupe Interreligieux de la Baume » (GIB) qu’il a lui-même créé en 1996 à l’occasion du Xe anniversaire d’Assise. Ce groupe devenu indépendant et dans lequel le DIM est partenaire représente une vingtaine de personnes représentant plusieurs religions. C’est un groupe de recherche interreligieuse qui se réunit deux fois par an pour leur session de travail. Tous les deux ans, il s’ouvre au public pour deux jours de réflexion et de mise en commun de leur réflexion dialogale. Cette année, un sujet d’importance fut abordé : « Restaurer ensemble la dignité de l’homme ». Ce souci des religions pour le respect de la dignité humaine, a permis une large réflexion sur la manière dont chaque tradition religieuse, à partir de l’anthropologie qui lui est propre, envisage la place de l’homme dans l’univers et les moyens qu’elle propose pour replacer celui-ci au cœur des débats qui agitent notre société, en rappelant sa dimension sacrée. Cette ouverture au « public », permet à tous de constater combien ce dialogue entrepris entre les religions, peut être un dialogue d’une grande rigueur intellectuelle, sans syncrétisme ni relativisme, mais aussi la réalité d’une véritable confiance et fraternité entre les partenaires de ce groupe du GIB parce que fondé sur le respect de l’autre différent. Cet « autre » dont chacun respecte la différence ; ce respect de l’altérité permet l’existence de ce groupe depuis plus de dix ans.

Ces échanges interreligieux du DIM et du GIB ne laissent pas les moines chrétiens du DIM indemnes. Tous constatent un renouvellement de leur foi à la suite du Christ et une plus grande netteté de leur « chercher Dieu » monastique qui s’ouvre désormais à un « chercher » en commun et en communion avec les « moines » des autres traditions religieuses. Le « nous » liturgique dans les célébrations monastiques est devenu plus large que le seul « nous » chrétien qu’il suppose. C’est un « nous » qui inclut désormais les frères moines des autres religions. Ainsi, les moines du DIM pensent que les dons du Saint-Esprit sont bien « répandus sur l’immensité du monde » comme l’exprime l’oraison de Pentecôte ; mais ils pensent aussi que l’œuvre d’amour est entreprise depuis la création du monde, quand l’Esprit d’amour planait sur les eaux. Ainsi le DIM-MID s’inscrit dans la réflexion théologique actuelle qui prend en compte les espaces christiques, les semences du Verbe déposées chez « l’autre ».

Les moines, hommes et femmes du DIM français, du DIM-MID européen et du DIM-MID international, sont bien conscients de la difficulté de l’œuvre entreprise, mais ils considèrent que c’est de cette façon qu’ils sont au cœur de leur vocation monastique du « chercher Dieu » dans le monde de ce temps, humblement mais résolument, jusqu’à ce qu’Il vienne !

[1] LEVINAS, Emmanuel, Totalité et infini, Essai sur l’extériorité, La Haye : Nijnoff 1961 et Livre de poche biblio essai, 1990.

[2] OUAKNIN, Marc-Alain, Tsimtsoum, Introduction à la méditation hébraïque, coll. Spiritualités vivantes, Albin Michel, 1992, pp. 15-16.

[3] Grégoire de Nysse cité par Adolphe Geshé in Revue théologique de Louvain, 28, 1997.

[4] MAIMONIDE, le Rambam, Philosophe et théologien juif né à Cordoue (1135-1204), Auteur du « Guide des Égarés ».

[5] RB Prologue.

[6] Ora et Labora, cet axiome est dû à Paschase Radbert, abbé bénédictin du Xe siècle.

[7] Psaume 126,2 (127 H).

[8] AIM : Alliance Inter Monastères, Secrétariat créé en 1961 et établi à Vanves, conçu pour aider les monastères de fondation sur tous les continents.

[9] BAMBERGER, John Eudes ocso, « Qui fut Thomas Merton ? » in La vie spirituelle n° 565, nov. 1969, p. 415.

[10] MERTON, Thomas ocso, Mystique et Zen, suivi de Journal d’Asie, Albin Michel 1995, p. 499-516 ou « Marxisme et vie monastique », in Rythmes du monde, Bangkok, rencontre monastique, rapports et documents, tome XVII- n° 1-2, 1969, pp. 37-48.

[11] Nous prenons comme version de la RB : La vie et la Règle de saint Benoît, traduction de Mère Elisabeth de Solms, Coll. La croix de saint-Pierre, Abbaye de la Pierre-Qui-Vire, DDB, 1965. Benedicti Regula, texte latin, traduction et concordance par D. Ph. SCHMITZ, Belgique : Maredsous, 1962.

[12] OSB : Ordre de Saint Benoît ; cette appellation ne doit pas faire illusion. Elle a été inventée durant le Moyen Age tardif par la Chancellerie pontificale, (sous le pape Léon XIII en 1893) à des fins de classification commode, en un temps où apparaissaient et se développaient des Ordres religieux centralisés qui sont devenus le modèle de tous ceux qui sont nés depuis. OCSO : Ordre Cistercien de la Stricte Observance.

[13] Évangile selon saint Jean, Jn 3, 6-8.

[14] COMMISSION INTERNATIONALE POUR LE DIALOGUE INTERRELIGIEUX MONASTIQUE, Contemplation et Dialogue Interreligieux, Repères et perspectives puisés dans l’expérience des moines, Belgique : Clerlande, 1993, p. 7.

[15] SALENSON Christian, « De Nostra Aetate à Assise, Contribution de la vie monastique », in Chemins de Dialogue n° 28

Répondre

Nos formations à Angers

 

Dialogue interreligieux et missiologie

facile Dieu se communique en islam

Introduction : problème du titre Dieu se communique en islam : (...)

facile Fidei Donum : d’une Église qui envoie à une (...)

 Le contexte On ne peut comprendre la nouveauté qu’apporte (...)

facile Al-Hallâj, une vie mystique qui ouvre à (...)

Le dialogue interreligieux devient de jour en jour un souci (...)

difficile Sens apparent et sens caché

À en croire les simplifications outrancières communes, il n’y (...)

moyen Permettre à Dieu de se faire en nous plus (...)

Il y a quelques semaines, me promenant par un temps de soleil et (...)

Suivre la vie du siteRSS 2.0 | Plan du site | Lettre d’info | Liens | Espace privé | © Faculté de théologie de l’UCO