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Catéchèse et liturgie au IVe siècle
10 février 2008|
Conférence prononcée par Marie-Laure Chaieb, le 25 janvier 2008 à la Faculté de théologie, dans le cadre du cours Vermeil Transmettre la foi

On peut être un peu étonné dans un premier temps de ce titre « catéchèse et liturgie au IVe s. » dans le cadre d’une recherche thématique sur « Transmettre la foi ». De prime abord, on ne pense pas forcément à un lien direct de ce thème avec la liturgie. Cela résulte en bonne partie de l’Histoire. Depuis le Moyen-âge et la théologie scolastique, nous avons pris l’habitude de séparer très nettement les domaines de la théologie : théologie dogmatique, théologie sacramentaire, théologie de la liturgie… Or, pour reprendre les mots de Jésus « à l’origine, il n’en était pas ainsi…. » (Mt 19, 8). L’étude des Pères de l’Église nous montre une théologie en train de s’élaborer qui ne connaît pas ces distinctions intellectuelles. Les Pères prêchent la rencontre avec le Christ : et la transformation de toute la vie que génère la conversion. En reconnaissant en Jésus le Messie attendu et le Fils de Dieu, les chrétiens des origines se transmettaient la foi sans faire de distinction entre ce qui était de l’ordre de la transmission intellectuelle et ce qui était de l’ordre rituel plus expérientiel.
Deux précisions s’imposent donc pour justifier mon titre :
je ne vais pas parler aujourd’hui de la catéchèse au IVe en soi ; je ne vais pas étudier non plus la liturgie au IVe puisque ce ne serait plus vraiment le sujet. Mais le plus important dans le titre, c’est le « et » : je vous propose un petit parcours sur la transmission de la foi spécifique qui pouvait s’opérer au cours de la liturgie. Car si la liturgie est d’abord et avant tout un lieu de gratuité dans la relation à Dieu pour le louer et lui rendre grâce de l’ » économie du salut », elle est aussi un « lieu théologique » très important où se transmet l’image de Dieu à laquelle adhère la communauté. Au cours du Ve siècle un petit adage s’est d’ailleurs forgé à ce sujet « lex orandi, lex credendi » : la façon dont on croit a forcément des répercussions sur la façon dont on prie, et réciproquement la façon dont on prie renseigne sur l’image de Dieu qu’on se fait. La liturgie est donc bien un lieu éminent de transmission de la foi (d’où les difficultés accrues de transmission de la foi dans un contexte où la pratique religieuse se raréfie).
Deuxième précision : devant l’ampleur de la tâche il a fallu réduire la période : car étudier la transmission de la foi spécifique qui s’opère au cours de la liturgie chez tous les Pères de l’Église, c’est passionnant … mais impossible ! J’ai choisi le IVe siècle pour trois raisons. La première, c’est que le IVe siècle correspond à un moment d’intenses mutations liturgiques à la fin des persécutions romaines. La liturgie qui se cristallise, s’amplifie, se codifie prend une nouvelle ampleur au IVe s. et nous avons davantage de sources pour en parler. Deuxièmement, le IVe siècle est une période très féconde marquée par des Pères de l’Église éminents : Cyrille de Jérusalem, Jérôme, Ambroise, Augustin, Jean Chrysostome, Basile le grand, Grégoire de Nazianze… tellement éminents qu’ils ont été reconnus ensuite comme Docteurs de l’Église. Le choix des exemples durant ce siècle est donc foisonnant. Enfin, troisième raison, le IVe s. voit l’apparition et l’expansion d’un nouveau genre littéraire qui nous intéresse particulièrement : les catéchèses baptismales et mystagogiques. Ce siècle voit en effet les évêques se préoccuper très activement de la transmission de la foi aux catéchumènes. Et le lien de ces catéchèses avec la liturgie est étroit. Nous en profiterons !
Pour traiter de la transmission de la foi spécifique qui s’opère au cours de la liturgie, je vous propose, donc suite à ces précisions, une progression en trois temps :
la catéchèse « implicite » de la liturgie, mise en valeur par les Pères ;
la catéchèse « explicite » au cours de la liturgie, dans les homélies des Pères ;
la catéchèse « spécifique » des catéchumènes et ses liens avec la liturgie.
La catéchèse « implicite » de la liturgie, mise en valeur par les PèresComme je le disais plus haut, selon l’adage « Lex orandi, lex credendi », la façon dont on célèbre renvoie à l’image de Dieu qu’on se fait et réciproquement ; il y a donc dans le simple fait de célébrer de nombreux éléments implicites qui se transmettent
1-1 les familles liturgiques et leur lien à la culture :
Comment la liturgie se présentait-elle au IVe s. ? Avec la paix constantinienne, les chrétiens peuvent désormais célébrer leur foi publiquement. Jusqu’alors on avait des schémas sur lesquels les présidents d’assemblée improvisaient (schémas très développés à certains endroits) mais la relative discrétion que devaient observer les chrétiens n’encourageait pas le faste liturgique ! À partir de 313, les chrétiens peuvent donner libre cours à leur louange et ils cherchent à adopter ce qui leur paraît le plus beau dans leur culture. C’est ainsi qu’un regroupement en familles liturgiques autour des patriarcats, se met tout naturellement en place. Autour des grandes capitales de la foi des regroupements culturels s’opèrent : la famille syriaque autour d’Antioche-Jérusalem, la famille copte autour d’Alexandrie, la famille latine autour de Rome, la famille byzantine autour de Constantinople. Et il y a catéchèse « implicite » transmise par la célébration, quand on voit la diversité culturelle s’exprimer au sein de chaque famille : chacune va insister sur tel ou tel accent particulier : la poésie symbolique, ou plutôt la concision des formules, la louange ou plutôt la précision théologique , le rôle du Père, ou celui du Fils ou celui de l’Esprit ….tout un message cohérent et homogène se diffuse au cours de la célébration, ce qu’on pourrait appeler une « ambiance », mais c’est beaucoup plus que cela, qui passe également par l’architecture, l’art (fresques, mosaïques , icônes…).
Je voudrais prendre deux exemples pour illustrer cela :
1-2 Un exemple de catéchèse « implicite » transmise par la célébration du baptême.
Parmi les formules que l’on utilise toujours pour parler du baptême, il y en a une qu’on entend souvent et très justement : quand on est baptisé, on fait partie de l’Église, on entre dans la famille des chrétiens. Cependant, malgré les efforts liturgiques qui sont faits aujourd’hui pour intégrer les baptêmes à la vie de la paroisse, cette expression n’est pas vécue toujours concrètement. Le premier exemple que j’ai choisi concerne l’accueil des nouveaux baptisés par la communauté raconté par Jean Chrysostome :
« Ce qui se passe ensuite suffit à mettre en lumière les maux dont délivre et les biens que procure cette grâce de l’initiation baptismale. Dès qu’ils remontent des piscines sacrées, toute l’assistance se précipite leur donner l’accolade, les saluer, les embrasser tendrement, leur prodiguer des caresses, les congratuler et partager leur bonheur d’avoir fait vu finir leur captivité sous l’esclavage de Satan et d’être tout d’un coup des hommes libres, conviés en fils à la table du Roi. En effet, aussitôt qu’ils sont remontés des piscines, on les mène à la table redoutable, surabondante de mille biens. Ils y goûtent au corps et au sang du Seigneur et deviennent la demeure de l’Esprit. Leur démarche fait voir qu’ils ont alors revêtu le Christ lui-même : partout où ils vont, ils ressemblent à des anges foulant la terre, plus radieux que les rayons du soleil »
(Jean Chrysostome , Catéchèses II, 27)
On sent bien, qu’avec un tel accueil, une catéchèse implicite sur la communauté se vit très concrètement : on se bouscule presque pour féliciter le néophyte et surtout on le garde, pour la première fois, pour la célébration de l’eucharistie proprement dite : car jusque-là il quittait l’assemblée après les lectures. La catéchèse ici passe par les actes : vivre en frères n’est pas seulement une formule mais une réalité concrète portée par la liturgie, l’Église est une assemblée de frères.
On peut aussi remarquer à la fin du passage une catéchèse implicite fondée sur le vêtement blanc : au sortir de la piscine baptismale, les nouveaux baptisés étaient vêtus de blanc pour manifester qu’ils avaient « revêtu le Christ » et commençaient désormais une vie nouvelle avec lui. La liturgie parle : elle transmet des représentations fortes de la foi, toute une catéchèse se diffuse au cours de la célébration, une transmission de la foi sur le mode particulier du symbole et du langage des rites…
1-3 Un exemple de catéchèse « implicite » transmise par la célébration : les chants
Paradoxalement c’est un hérétique qui a eu le premier conscience de la portée catéchétique des chants. Il s’agit du gnostique Bardesane en Mésopotamie à la fin du IIIe s. Il a constaté à quel point il était efficace de faire passer ses idées dans des chants populaires, qui servaient ensuite de référence aux fidèles. Les Pères ont repris cette intuition et le IVe (période d’intense réflexion sur la nature du Christ et sur la foi en la Trinité) foisonne de chants qui expriment la bonne doctrine telle qu’elle était unanimement exprimée par les conciles. On connaît du côté latin les grandes hymnes d’Hilaire de Poitiers, d’Ambroise de Milan, mais le phénomène existe tout autant en Orient, avec pour modèle « la cithare du Saint Esprit », Ephrem de Nisibe .
Pétris de références bibliques et théologiques, ces chants portés par des mélodies populaires ont joué un grand rôle dans la catéchèse des communautés : non seulement un « pare-feu » opposé aux hérésies christologiques, mais aussi une transmission de l’expression de foi peaufinée lors des conciles.
la catéchèse « explicite » au cours de la liturgie, dans les homélies des PèresLa place de la Bible dans la liturgie est attestée dès les communautés les plus primitives. Même s’il y a encore des recherches en cours on peut affirmer qu’il n’y a pas eu un temps où l’eucharistie se serait célébrée sans lecture de la Parole. Bien sûr, cette écoute de la Parole participe à la catéchèse continue des fidèles (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle la réforme liturgique du concile Vatican II a mis en place un élargissement du programme des lectures, afin de faire découvrir aux fidèles davantage de passages). Au IVe s, qui nous occupe, la catéchèse par le contact assidu avec la Bible était déjà de Tradition. Ambroise de Milan synthétisait d’une formule toute simple cette catéchèse continue : « Nous parlons au Christ quand nous prions, nous l’écoutons quand nous lisons les Paroles divines » (De Officiis, I, 88). Grégoire le Grand, un peu plus tard, le dira avec plus de flamme encore : « Si vous receviez une lettre de l’empereur de ce monde, vous n’auriez cesse ni repos que vous n’en ayez pris connaissance. Or, l’empereur du Ciel le Seigneur des anges et des hommes, vous a transmis ses lettres pour votre salut […] Apprenez à connaître le cœur de Dieu dans les paroles de Dieu » (Lettre 50, 4).
Trois conséquences découlent de ce principe pour les Pères : la Parole a une place privilégiée dans la célébration de l’eucharistie ; les Pères demandent donc que les fidèles ne soient pas passifs mais actifs pour la recevoir, en quête d’une meilleure connaissance des Écritures lors de l’Assemblée ; et que les prédicateurs soignent avec dévouement cette partie essentielle de leur ministère.
2-1 La place de la Parole dans l’eucharistie
La lecture de la Bible a une place privilégiée dans la célébration et pour Jérôme il n’y a pas de différence de degré entre les deux parties centrales de la célébration : elles donnent toutes les deux la Présence du Christ avec une égale intensité.
« Nous lisons les Saintes Écritures. Pour moi, je suis d’avis que l’Évangile, c’est le corps de Jésus et que les saintes Écritures sont sa doctrine. Sans doute le texte « celui qui mange ma chair et qui boit mon sang » trouve son application dans le mystère eucharistique, mais le vrai corps du Christ et son vrai sang, c’est aussi la Parole des Écritures, c’est-à-dire la doctrine divine. Quand nous allons aux Mystères – les fidèles me comprennent- si une parcelle vient à tomber, nous sommes inquiets. Quand nous entendons la Parole de Dieu, si nous pensons à autre chose pendant que cette Parole qui est le corps et le sang du Christ entre dans nos oreilles, quelle responsabilité n’encourrons-nous pas. La chair du Seigneur étant une vraie nourriture et son sang un vrai breuvage, notre seul bien dans cette vie présente c’est de manger sa chair et boire son sang, non seulement dans le mystère eucharistique, mais encore dans la lecture de l’Écriture ».
(Jérôme , Commentaire de l’Ecclésiaste)
2-2 Une demande de Jean Chrysostome : préparer les lectures
Jean, prédicateur si réputé à Antioche et Constantinople qu’on lui a donné le surnom de « bouche d’or » considérait que la catéchèse explicite par la Proclamation des Écritures devait faire l’objet non seulement de la plus grande attention des fidèles lors de l’Assemblée , mais qu’ils devaient aussi préparer ces lectures pour tirer plus de fruit de l’homélie.
« J’ai une faveur à vous demander : que le premier jour de la semaine, ou le samedi , vous preniez chacun en main le passage des Écritures qui doit être lu dans l’Assemblée ; que vous vous installiez chez vous pour le lire et le relire , que vous exploriez et examiniez à plusieurs reprises ce qui y est dit , que vous notiez ce qui est clair et ce qui est obscur, ce qui vous paraîtrait contradictoire dans les termes - alors qu’il n’en est rien. Tout étant bien pesé et repesé, venez à l’Assemblée. Vous retirerez, et nous aussi, grand profit d’une telle étude.
Pour notre part en effet nous n’aurons plus besoin de vous exposer à grand peine le sens des phrases, puisque votre esprit sera familiarisé avec le texte ; quant à vous, cette étude préalable vous aura rendus plus pénétrants et plus perspicaces, non seulement pour comprendre et apprendre vous-mêmes, mais même pour enseigner les autres »
(Jean Chrysostome , 11e homélie sur l’Évangile de Jean)
Il faut noter cette demande : la catéchèse n’est pas seulement du côté de la réception, voire de la passivité ; il est bien plus efficace de ne jamais se départir d’une attitude active, ouverte et dynamique : plus la quête est intense plus la catéchèse est fructueuse. Vous remarquez que Jean y voit même une dimension missionnaire de l’apostolat des laïcs : « non seulement pour comprendre et apprendre vous-mêmes, mais même pour enseigner les autres ».
2-3 Le ministère de la prédication
Mais cette proclamation de la Parole s’accompagne toujours d’un commentaire : le sens de l’Écriture n’est pas abandonné à l’interprétation personnelle, c’est l’Église qui a ce rôle de magistère (DV 10). Ce magistère, confié en particulier aux évêques, aux prêtres, et aux diacres, n’est pas au dessus de la Parole mais il la sert : il fait donc partie intégrante de la célébration de prêcher la Parole pour aider les fidèles à la mettre en pratique dans leur vie. Cela implique un soin particulier de la part des prédicateurs
travailler et se laisser travailler par la Parole pour être le premier à expérimenter ce qu’il va proposer aux autres
prendre conscience de l’exigence de conversion sous-jacente au fait de prêcher, pour ne pas tomber dans l’hypocrisie et que cette parole soit crédible.
Les Pères du IVe étaient parfaitement conscients de ce défi. Les exhortations ne manquent pas par exemple pour redonner du courage aux prêtres qui étaient tentés d’abandonner ce difficile exercice de l’homélie, parce qu’ils se sentaient dépassés ou incapables (des recueils d’homélies ont même circulé pour leur donner de l’inspiration, voire suppléer à leur manque de talent oratoire). Mais malgré la difficulté, le message est toujours le même : il faut tenir cet engagement fondamental. Jérôme par exemple, dans sa Lettre 52 à Népotien, prêtre, rappelle ces exigences :
« Lis souvent les Écritures, où plutôt que jamais tes mains n’abandonnent le texte sacré pour y étudier ce que tu dois enseigner ; tu y puiseras une doctrine sûre que tu répandras, et elles te permettront de réfuter tes contradicteurs […] »
On pourrait lire ce passage sans y prêter grande attention, mais il est intéressant de souligner que dans ce simple passage Jérôme met lui-même en pratique sa propre recommandation puisque derrière ses mots on peut lire, en filigrane, ceux de Paul à Tite (Tt 1, 7-9). Il est tellement imprégné des Écritures que des passages entiers lui viennent spontanément sous la plume pour argumenter.
« Il importe que ta conduite ne contredise pas tes paroles, et que les fidèles qui t’entendront parler à l’église ne puissent se dire en eux-mêmes : « et pourquoi donc ne fais-tu pas toi-même tout cela ? ». Il n’est guère persuasif le prédicateur qui parle du jeûne quand il est bien repu. Sans doute un voleur peut condamner l’avarice, mais le prêtre du Christ doit avoir sa conscience en accord avec ce qu’il dit… »
Jean Chrysostome le dit autrement mais avec la même fermeté en s’appuyant sur Mt 5, 19 : « celui qui violera l’un de ces moindres préceptes, et enseignera aux autres à faire de même, sera tenu pour le moindre dans le Royaume des cieux ; au contraire celui qui les exécutera et les enseignera, celui-là sera tenu pour grand dans le Royaume des Cieux » :
« Les actes sont une chose et la parole une autre et les deux sont nécessaires pour une édification parfaite »
(Sur le Sacerdoce , IV, 8 (trad SC 272))
Pour Jean, donc, le prédicateur ne peut se dédouaner de l’enseignement explicite sous prétexte que sa vie serait un témoignage suffisant ; et inversement il ne peut dissocier totalement son enseignement de sa conduite car cette conduite peut discréditer son enseignement.
On ressent très nettement à travers ces exemples à quel point les Pères du IV e étaient conscients de leur mission de transmission de la foi, particulièrement dans le cadre régulier de ce rendez-vous avec les fidèles pour l’homélie. Il s’agit d’y faire résonner (origine étymologique du mot catéchèse) la Parole de Dieu pour qu’elle se diffuse dans la vie quotidienne : une catéchèse continue qui doit relever le défi, bien pénible pour certains, de la durée !
Pour clore sur ce point, je voudrais terminer avec un extrait quelque peu champêtre qui rassemble les deux exigences que nous avons soulignées : exigence pour le fidèle de conserver une attitude active de catéchèse continue, exigence imposée au prédicateur de se livrer à fond pour cet exercice de transmission de la foi. L’extrait, de Césaire d’Arles, date du début VIe : il déborde donc du cadre proposé mais il est si expressif qu’on me le pardonnera ! :
« Les prêtres dans l’Église ressemblent aux vaches et le peuple chrétien en figure les veaux. Et, de même que les vaches courent de tous côtés par les champs et les prés, font le tour des vignobles et des olivettes pour brouter herbes et feuillages et en préparer le lait qui nourrira leurs veaux, de même les prêtres, en lisant assidûment la Parole de Dieu, doivent cueillir des fleurs sur les divers monts des saintes Écritures, pour pouvoir en extraire un lait spirituel et le servir à leurs fils, afin d’avoir le droit de dire avec l’apôtre Paul : ‘C’est du lait que je vous ai donné à boire et non une nourriture solide’.
Il n’est pas inconvenant, frères très chers, d’assimiler les prêtres à des vaches ; en effet, comme une vache a deux mamelles (sic), avec lesquelles elle nourrit son veau, de même les prêtres aussi de leurs deux mamelles, à savoir l’Ancien et le Nouveau Testament, doivent nourrir le peuple chrétien. Cependant, réfléchissez bien, mes frères et voyez que les vaches charnelles non seulement viennent d’elles-mêmes vers leurs veaux, mais aussi que leurs veaux courent à leur rencontre et frappent souvent les mamelles de leur mère avec leur tête, de telle sorte que, quelquefois, s’ils sont assez grands, on dirait qu’ils soulèvent de terre le corps de leur propre mère. Cependant les vaches acceptent de bon cœur la violence qui leur est faite, car elles désirent voir les progrès de leurs veaux. Cela aussi, les bons prêtres doivent le souhaiter et le désirer avec foi : que leurs fils, pour le salut de leur âme, les harcèlent de questions continuelles ; de la sorte, tandis qu’est accordée la grâce divine aux fils qui frappent, une éternelle récompense est préparée aux prêtres qui révèlent les secrets des saintes Écritures ».
(Césaire d’Arles, Sermons au peuple I, 4, 4 (trad SC 175))
La catéchèse « spécifique » des catéchumènes et ses liens avec la liturgie.Dernier point où l’on voit s’expliciter le lien entre transmission de la foi, catéchèse et liturgie : ce sont les catéchèses spécifiques prodiguées au IVe s par les évêques aux catéchumènes puis aux néophytes : ce qu’on appelle les catéchèses baptismales (Catéchèses avant le baptême des adultes) puis les catéchèses mystagogiques (dipensées à ceux qui venaient d’être baptisés). Ces catéchèses sont illustrées au IVe par des évêques tels que Cyrille de Jérusalem, Jean Chrysostome, Théodore de Mopsueste, Augustin d’Hippone…
3-1 les catéchèses baptismales
Selon les régions, ces catéchèses pouvaient varier quelque peu ; je vais prendre comme illustration celles de Cyrille à Jérusalem qui initient en quelque sorte le mouvement. A Jérusalem, lorsque qu’un catéchumène désirait être baptisé, il se préparait longuement (sans doute deux ou trois ans) puis, s’il voulait être baptisé lors de la veillée pascale, il s’inscrivait pour la dernière étape : les catéchèses baptismales de Carême. Ces catéchèses, totalement assurées par l’évêque duraient trois heures par jour, tous les jours de Carême, sauf samedi et dimanche. Leur contenu donne à penser sur des éléments concrets de la transmission de la foi : par exemple, les catéchumènes y recevaient un commentaire suivi du Credo et un récit pour leur faire connaître les Écritures (Histoire Sainte) ; durant ces quelques semaines on leur demandait également d’apprendre le Symbole de foi ainsi que le Notre Père et de les réciter ensuite à l’évêque. Il faut souligner que les catéchumènes étaient admis à la première partie de la liturgie eucharistique : leur lien aux rites était donc immédiat et n’intervenait pas seulement en fin de parcours.
Ces catéchèses étaient considérées par Cyrille comme fondamentales et pourtant il spécifie bien qu’elles ne sont qu’une étape :
« Voici un avis à respecter : apprends ce qui est dit et retiens-le définitivement. Ne pense pas qu’il s’agisse de nos réunions ordinaires. Non ; ces dernières aussi sont bonnes, elles méritent notre créance, mais si aujourd’hui nous avons été distraits, nous apprendrons demain. Au contraire, les enseignements qui nous sont dispensés progressivement sur le Baptême de la nouvelle alliance, s’ils étaient négligés aujourd’hui, quand les reprendrait-on ? Dis-toi que c’est le temps de plantation des arbres : si nous ne creusons, et profondément, est-ce que notre plantation une fois manquée, pourra en un autre temps être réussie ? Dis-toi que la catéchèse est un édifice : si nous ne creusons pas pour les fondations, si nous n’assurons pas les joints de la construction, la cohésion de la maison, pour qu’elle ne comporte aucune malfaçon qui rendrait caduque la construction, absolument inutile sera le premier travail. Il faut au contraire joindre successivement pierre à pierre et accorder angle à angle, en arasant le superflu : c’est ainsi qu’il faut aboutir à élever une construction impeccable. De même nous t’apportons pour ainsi dire, les pierres de la science. Il faut écouter ce qui concerne le Dieu vivant ; écouter ce qui concerne le jugement ; écouter ce qui concerne le Christ ; écouter ce qui concerne la Résurrection. Il y a quantité d’enseignements successifs, actuellement donnés sans lien mais qui le moment venu, le seront d’une manière systématique. Mais si tu ne les relies pas en leur ensemble et si ta mémoire ne retient pas les premiers puis les suivants, l’architecte aura beau bâtir, tu n’auras qu’un édifice fragile ».
Cyrille de Jérusalem, Catéchèses baptismales, PC 11 (trad Hamman, Les Pères dans la foi)
3-2 les catéchèses Mystagogiques
Celles-ci avaient lieu après le baptême dans la semaine qui suit Pâques : les néophytes revêtus de leur vêtement blanc revenaient suivre durant une semaine les enseignements de l’évêque sur ce qu’ils venaient de vivre. Dans la première de ses catéchèses mystagogiques , Cyrille expose son bonheur d’arriver à cette catéchèse spécifique aux néophytes :
« Je désirais depuis longtemps, enfants authentiques et tant désirés de l’Église, vous entretenir de ces spirituels et célestes mystères. Mais parce que je savais fort bien qu’on se fie beaucoup mieux à la vue qu’à l’ouïe, j’attendais l’occasion présente, afin de vous trouver, après cette grande soirée plus à même de saisir ce qu’on vous dit, et de vous conduire par la main dans la prairie lumineuse et embaumée de ce paradis. Et d’ailleurs, vous avez été constitués en état de comprendre les mystères plus divins, qui concernent le divin et vivifiant baptême. Puisque donc désormais il faut dresser la table des enseignements de l’initiation parfaite, eh bien, laissez-nous vous donner cette instruction exacte, afin que vous sachiez le sens de ce qui s’est passé pour vous en cette soirée baptismale ».
(Cyrille de Jérusalem, Catéchèses mystagogiques, 1(trad SC 126 bis))
Cette catéchèse enfin complète suscitait également la joie et l’enthousiasme des néophytes. Nous avons à ce sujet le témoignage d’Egérie en pèlerinage à Jérusalem, qui raconte les faits dans un langage admiratif :
« Lorsque sont arrivés les fêtes de Pâques, pendant les huit jours qui vont de Pâques à l’octave, lorsqu’on a fait le renvoi de l’église et qu’on est allé à l’Anastasis avec des hymnes, on fait aussitôt une prière et les fidèles sont bénis ; puis l’évêque adossé à la grille intérieure de la grotte de l’Anastasis, explique tout ce qui se fait au baptême. A cette heure-là, aucun catéchumène n’a accès à l’Anastasis ; seuls les néophytes et les fidèles qui veulent écouter les mystères entrent à l’Anastasis. On ferme les portes, pour qu’aucun catéchumène ne s’y rende. Quand l’évêque traite de chaque point et en fait le récit, ce sont de tels cris d’approbation qu’on entend les cris jusqu’à l’extérieur de l’église. Car en vérité, il dévoile tous les mystères d’une telle façon que nul ne peut être insensible à ce qu’il entend ainsi expliquer »
(Egérie, Journal de voyage, 47, 1-2 (trad SC 296))
S’il apparaît donc totalement illusoire de vouloir « copier-coller » cette pratique sur notre époque, en revanche ces catéchèses recèlent des intuitions théologiques dont nous redécouvrons la richesse : notamment la poursuite de la catéchèse après la célébration pour en développer la cohérence et les implications. Mais prenons un extrait pour voir de quoi il était question dans cet enseignement. Au début de la catéchèse du deuxie jour, Cyrille expliquait les rites liturgiques afférents à l’immersion baptismale pour en exposer la signification en fonction du Mystère pascal :
« Après cela vous avez été conduits par la main à la sainte piscine du divin baptême, comme le Christ de la croix au tombeau qui est devant vous. Et on a demandé à chacun s’il croyait au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. Et vous avez confessé la confession salutaire, et vous avez été immergés trois fois dans l’eau, et puis vous avez émergé, signifiant par là aussi symboliquement la sépulture de trois jours du Christ. De même en effet que notre Sauveur passa trois jours et trois nuits au cœur de la terre, de même vous aussi en la première émersion vous imitiez le premier jour du Christ dans la terre, et en l’immersion la nuit ; car, comme celui qui est dans la nuit ne voit plus et qu’au contraire celui qui est dans le jour vit dans la lumière, ainsi dans l’immersion comme dans la nuit vous ne voyiez rien, mais dans l’émersion vous vous retrouviez comme dans le jour. Et dans un même moment vous mouriez et vous naissiez : cette eau salutaire fut votre tombe et votre mère […].
Ô chose étrange et paradoxale ! Nous ne sommes pas vraiment morts, nous n’avons pas été vraiment ensevelis, nous n’avons pas été vraiment crucifiés et ressuscités ; mais si l’imitation n’est qu’une image, le salut, lui, est une réalité. Le Christ a été réellement crucifié, réellement enseveli, et véritablement il est ressuscité, et toute cette grâce nous est donnée afin que, participant à ses souffrances en les imitant, nous gagnions en réalité le salut. Ô Philanthropie sans mesure ! le Christ a reçu les clous sur ses mains pures et il a souffert, et à moi, sans souffrance et sans peine, il accorde par cette participation la grâce du salut »
(Cyrille de Jérusalem, Catéchèses mystagogiques, 2, 4-5 (trad SC 126 bis))
Le vocabulaire de ce passage est particulièrement intéressant à étudier, sachant que Cyrille n’a pas à sa disposition le terme de « sacrement » qui est latin et qu’il ne peut pas connaître. Mais sans avoir le mot on saisit d’emblée qu’il développe une théologie sacramentaire par le biais de l’imitation, de la participation, du symbole qui fait participer réellement au salut acquis alors qu’on ne s’astreint qu’à une imitation du Christ.
Il faut nous acheminer vers une conclusion.
Je voudrais simplement tirer quelques réflexions de ce parcours au sujet de la transmission particulière de la foi qui se joue dans la liturgie
Les Pères respectent totalement, sans confusion, le caractère spécifique de la catéchèse et de la liturgie : ils ne mélangent pas tout, par exemple en arrêtant la célébration pour expliquer ce qu’ils font ! Non, ils laissent le rite se déployer pour lui même et au moment opportun (par exemple lors des catéchèses mystagogiques) ils en explicitent les symboles. Il y a un temps pour tout dit Qohéleth : un temps pour vivre la liturgie, et un temps pour en exposer la richesse, mais pas de liturgie qui anéantit le pouvoir évocateur des symboles à force de les expliquer …
À l’autre extrême, j’ai essayé de vous montrer que les Pères ne compartimentaient pas la vie de foi et que , s’il n’y a pas confusion il n’y a pas division non plus , c’est à dire que pour eux la liturgie fait partie intégrante de la vie de foi et qu’elle a une autorité propre : la liturgie inclut une certaine catéchèse continue des croyants , et leur catéchèse savait s’appuyer sur la liturgie : on a malheureusement vu plusieurs générations de catéchisés sacrifiées à ce sujet car on ne fonctionnait plus que sur l’enseignement et l’application du message chrétien dans la vie (Croire et Vivre) en oubliant que Célébrer est aussi une dimension fondamentale qu’il faut faire entrer dans le « paysage » du catéchisme tout de suite , sinon elle risque d’apparaître comme un appendice facultatif « quand on en a envie » …
Les Pères sont donc des passionnés de la transmission de la foi qui nous poussent à réfléchir à notre propre responsabilité dans la transmission de la foi : et si l’on ne peut pas reproduire ce qu’ils faisaient, on a tout de même intérêt à les lire car leur enthousiasme s’avère souvent fécond et stimulant ! Comme le dit Urs von Balthasar : « Être fidèle à la tradition, ce n’est pas répéter et transmettre littéralement des thèses de théologie, c’est bien plutôt imiter de nos Pères dans la foi l’attitude de réflexion intime et l’effort de création audacieuse, préludes nécessaires de la véritable fidélité spirituelle ». L’attitude des Pères peut donc éclairer pour nous les points d’attention les plus nécessaires pour que nos propositions d’aujourd’hui soient fidèles à la Tradition (c’est-à-dire à la transmission de la foi qui vient des apôtres) et du coup efficaces !
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