Faculté de théologie — Université catholique de l’Ouest (Angers, France)

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facile Leçon inaugurale du fr. Timothy Radcliffe pour la rentrée 2006

L’Université : la recherche du vrai, du bien, du beau.

1er septembre 2007

Cette leçon inaugurale a été donnée à Angers le 6 octobre 2006. Traduction assurée par C. Marre et B. Minier.

C’est un immense plaisir pour moi d’être parmi vous cet après-midi. Je ne me sens pas digne de l’honneur que vous me faites. Il existe bien un astrophysicien du nom de Timothy Radcliffe : alors, quand j’ai reçu la lettre de votre Université, j’ai bel et bien pensé qu’il devait y avoir une erreur. Et contrairement à ce qu’avancent certains journaux français, je ne suis, en aucune manière, l’oncle de Harry Potter incarné à l’écran par le jeune Daniel Radcliffe ! J’ai accepté cet honneur pour signifier mon soutien à l’Université. J’ai passé la plus grande partie de ma vie à l’Université : j’ai d’abord étudié à l’Université d’Oxford, puis chez les frères Dominicains à Paris. J’ai ensuite été aumônier à l’Université de Londres. Puis, je suis revenu enseigner à Oxford pendant de nombreuses années. Comme Maître de l’Ordre Dominicain, j’ai aussi été très impliqué dans le développement de nos Universités partout dans le monde, des Philippines à l’Argentine. Ici, avec vous, je me sens donc « chez moi ».

Les Universités sont vitales à la bonne santé de la société et de l’Église. Il est clair que la plupart des étudiants cherchent à faire des études pour se préparer à un métier et gagner de l’argent. C’est tout naturel et c’est une bonne chose. Pourtant, l’Université n’est pas seulement affaire d’utilité. Elle appartient à ces lieux dans lesquels nous vivifions notre humanité. Être humain, c’est être chercheur. Nous sommes tous et chacun des explorateurs, des pèlerins. Dès l’instant où nous cessons de chercher ou d’explorer, nous mourons, spirituellement et humainement. Ce que nous cherchons avant tout dans les Universités, c’est le vrai, le bien, le beau. Il existe d’autres lieux de recherche. Les romanciers et les cinéastes, les moines et les ermites, les pères et les mères de famille, sont aussi des pèlerins à la recherche du vrai, du bien et du beau. Reste que l’Université devrait être l’espace par excellence où l’on écoute et où l’on apprend. Non pas un petit monde recroquevillé sur lui-même, une espèce de « tour d’ivoire », comme on dit en anglais (c’est aussi ce que disent les Français !), mais bien plutôt un lieu d’hospitalité, une oasis pour l’ensemble de la société, qui nous régénère dans nos explorations, nous invitant à aller à la rencontre de personnes différentes.

Je voudrais donc ici vous partager quelques idées simples autour de cette question : Comment une Université Catholique peut-elle soutenir et fortifier la recherche du vrai, du bien et du beau ?

L’Université doit avoir le souci de la vérité : c’est évident. Lors de mon dernier passage à Angers, j’ai expliqué que c’est la question de la vérité qui m’avait conduit jusqu’à l’Ordre des Dominicains. Lorsque j’étais lycéen, la question de la foi ne m’intéressait pas vraiment. J’ai été élevé dans la foi catholique, dans une famille catholique, mais j’avais à l’époque bien d’autres centres d’intérêt, comme le cinéma ou la littérature ou bien d’aller au pub prendre un verre et fumer une cigarette avec mes copains. On ne peut pas dire que j’étais un enfant pieux ! Mais lorsque j’ai quitté le lycée, j’ai fait la connaissance d’amis qui n’étaient pas chrétiens et qui me disaient que c’était ridicule de croire en Dieu. J’ai donc fini par me poser cette question décisive : la foi que je confesse est-elle vraie ou fausse ? Si ce que je crois est vrai, alors ce doit être sûrement d’une extrême importance. Si c’est faux, je dois avoir le courage d’y renoncer. C’est alors que je me suis souvenu qu’il existait un ordre religieux dont la devise est « Veritas » : la vérité. Le problème, c’est que je ne me souvenais pas de quel Ordre il s’agissait : j’ai donc dû téléphoner aux Bénédictins qui m’ont dit qu’il s’agissait des Dominicains, et me voilà !

Notre foi nous enseigne que l’homme est fait pour la vérité comme l’oiseau est fait pour voler ou le poisson pour nager. La vérité est notre environnement naturel. C’est pour cette raison que les Universités sont indispensables à l’épanouissement de nos sociétés et qu’en leur sein, la vérité devrait être aimée et défendue pour elle-même parce qu’elle est belle et que nous devons la chérir. Le Cardinal Yves Congar, dominicain, confiait qu’il aimait la vérité comme il aimait une personne.

Jamais dans l’histoire de l’humanité, la paix et le bonheur du monde n’ont été aussi dépendants d’une recherche intelligente de la vérité. Deux dangers majeurs, en effet, nous menacent. D’un côté, le fondamentalisme qui prétend détenir toute la vérité. De l’autre, le relativisme pour qui la vérité n’est pas accessible. Voyons un peu comment l’Université peut nous aider à dépasser ces deux postures et à trouver une voie possible.

Aujourd’hui, on ne peut pas allumer son poste de télévision ou bien ouvrir son journal sans découvrir que des fondamentalistes religieux se sont attaqués à telle ou telle population. Ce sont parfois des fondamentalistes chrétiens, comme les Chrétiens d’extrême droite aux États-Unis, qui soutiennent qu’Armageddon est tout proche et qu’il faut se préparer à la guerre - sans crainte, puisque Dieu sauvera les bons Chrétiens et les emportera avec lui dans son Paradis. Il existe aussi des fondamentalistes musulmans dont on nous rapporte tous les jours qu’ils commettent des attentats : ils se transforment en bombes vivantes et font mourir des innocents. En Inde, on assiste à la montée du fondamentalisme Hindou et des attaques contre d’autres religions sont perpétrées. On entend même parler de fondamentalistes Bouddhistes.

Une des réactions les plus répandues consiste à affirmer que tout ceci prouve bien que la religion n’est pas une bonne chose. Si seulement les gens pouvaient cesser de croire en Dieu, il y aurait plus de paix dans le monde. L’année dernière, dans le journal anglais, ‘The Times’, Sam Harris écrivait : « Un des grands défis pour l’homme au XXIe siècle sera de parvenir à partager ses interrogations les plus profondes - qu’il s’agisse des grandes questions éthiques, de l’expérience spirituelle, de la souffrance humaine – de manières qui ne soient pas complètement irrationnelles. Certaines doctrines religieuses incompatibles entre elles ont « balkanisé » notre monde, et les divisions qu’elles ont apportées ne cessent de faire couler le sang. Des mots comme ‘Dieu’ou ‘Allah’doivent subir le même sort que ceux ‘d’Apollon’ou ‘Baal’, sinon ils vont finir par détruire notre planète » [1].

Mais dire que les religions sont responsables du fondamentalisme relève d’une profonde méconnaissance de l’histoire. Le fondamentalisme religieux est un phénomène essentiellement contemporain, peu connu avant la fin du dix-neuvième siècle. Il témoigne, pour une bonne part, d’une réponse à l’émergence du fondamentalisme scientifique qui prétendait que seule la science apporte une analyse valable de la réalité. Jusqu’alors, les grandes religions avaient toujours été sensibles aux différentes manières dont les textes pouvaient être étudiés. Saint-Thomas d’Aquin – en bon dominicain, je me dois de le citer – faisait référence au sens littéral, métaphorique, analogique et anagogique d’un texte. Mais face aux propos totalitaires de la science, certains religieux ont pris peur et par conséquent, n’ont pu répondre que par des propos totalitaires. Et c’est ainsi qu’est né le fondamentalisme religieux.

Il faut ajouter que le siècle le plus violent de l’histoire de l’humanité a été le vingtième siècle. Cette violence est, en grande partie, le fruit d’attitudes fondamentalistes de gens qui refusaient la religion : je pense à Staline, à Lénine, à Hitler, Mao Tsé Tung, Pol Pot. Les dogmes profanes ont tué des millions de gens. Ben Kieran, qui dirige à l’Université de Yale, le programme de recherche sur le génocide cambodgien, parle de la crucifixion d’un peuple entier sur le bois du dogme. Il cite l’exemple d’une personne déportée de Phnom Penh en 1975, qui lui a confié : « Si nous disions quoique ce soit, ils déclaraient que nous faisions obstacle au bon déroulement de l’histoire. Ils nous coupaient les bras et les jambes ». La montée du fondamentalisme n’est donc pas nécessairement le seul fait de la religion, et le premier travail de la religion est de se libérer de cette violence.

Il existe aussi, d’autre part, la tentation du relativisme : croire, qu’en fin de compte, on ne peut jamais atteindre une vérité objective. Vous avez votre opinion et j’ai la mienne, et toute discussion sur la vérité est une perte de temps. Cela me rappelle une conversation que j’ai eue avec un chauffeur de taxi, un jour, à Londres. Il avançait des arguments que je trouvais, personnellement, racistes, et quand je lui ai dit que les jugements qu’ils portaient n’étaient pas vrais, il m’a répondu : « Qu’est-ce que çà veut dire « pas vrai » ? C’est ce que je pense ! C’est tout ! »

Les réactions à la sortie du livre le Da Vinci Code montrent bien l’attrait des gens pour le relativisme. Quiconque a fait un peu d’histoire, sait bien que le récit est une pure fiction. Mais comme l’avoue un des personnages dans le film : « La seule chose qui compte, c’est ce qu’on croit ». Si on aime l’idée que Jésus ait pu être le mari de Marie Madeleine et qu’il ait été père de famille, alors c’est ce qu’il devient pour moi. Qu’il y ait ou non des preuves de tout cela n’a aucune importance. Je peux me fabriquer le Jésus que je veux. Dans le cyberespace, la vérité est multiple. On peut réinventer le monde, le refaçonner. Nous avons la possibilité de créer des mondes nouveaux et d’être des gens différents. Cet univers est infiniment plastique. Le monde virtuel des écrans d’ordinateurs est épatant et me plaît beaucoup. Mais il nous pousse à croire que la vérité n’existe objective pas. Tout ce qui compte c’est ce que je ressens. Si cela vous plaît de croire que vous êtes la réincarnation de Napoléon, c’est votre affaire, c’est super !

Comment, alors, une Université catholique peut-elle nous aider à nous faufiler entre relativisme et fondamentalisme, figures modernes de Charybde et Scylla ? Dire tout d’abord que nous avons la conviction que penser, débattre, argumenter, permettent d’approcher la vérité objective. Il est paradoxal pour les héritiers des Lumières de voir qu’aujourd’hui, c’est l’Église qui défend, avec vigueur, la raison. C’est Jean-Paul II qui, dans Fides et Ratio, - Foi et Raison, écrit : « Parmi les divers services que l’Église doit offrir à l’humanité il y en a un qui engage sa responsabilité d’une manière toute particulière : c’est la diakonia – le service, de la vérité. Cette mission nous fait participer à l’effort commun que l’humanité accomplit pour atteindre la vérité (§ 2). » « On a vu apparaître chez l’homme contemporain, et pas seulement chez les philosophes, des attitudes de défiance assez répandues à l’égard des grandes ressources cognitives de l’être humain. Par fausse modestie, on se contente de vérités partielles ou provisoires, sans plus chercher à poser des questions radicales sur le sens et sur le fondement ultime de la vie humaine, personnelle et sociale (§ 5). »

Dans un débat entre Bertrand Russell et le Père Freddie Copplestone, les deux hommes en vinrent à la question du pourquoi l’univers existe-t-il. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Russell affirma que cette question n’avait pas lieu d’être. L’univers est là, un point c’est tout. Et c’est le philosophe chrétien qui dut insister pour ne pas renoncer trop vite à la discussion [2]. Il en va donc de notre mission de Chrétiens en Europe, d’être ceux qui continuent à penser, à poser les questions difficiles et à chercher des réponses.

Les enfants des Lumières doivent s’affoler à l’idée que ce soit le Pape qui défende la raison. Et pourtant, des enquêtes sociologiques menées en Suède, au Canada et aux États-Unis démontrent que lorsque les gens s’éloignent des grands courants du Christianisme, ils se mettent à croire des choses tout à fait farfelues. D’après Rodney Stark, les Chrétiens sont beaucoup plus réticents à croire que les OVNI (Objets Volants Non Identifiés) sont des extra-terrestres, ou à donner foi aux phénomènes paranormaux, à l’astrologie, aux tarots, aux séances de spiritisme et à la méditation transcendantale, que les jeunes qui se disent sans religion [3]. Comme disait l’écrivain G. K. Cheserton : « Quelqu’un qui ne croit pas en Dieu peut croire en tout et n’importe quoi ».

Par ailleurs, nous croyons que les vérités ne sont pas incompatibles entre elles. Comme l’évêque Christopher Butler l’a déclaré au Concile Vatican II : « Ne timeamus quod veritas veritati noceat », « Ne craignons pas que la vérité puisse mettre en péril la vérité. » Imaginons que vous souteniez une vérité et que j’en soutienne une autre qui semble incompatible. Alors si elles sont toutes les deux vraies, il doit être possible de les réconcilier. Cela peut prendre du temps mais, au final, nous devons être capables de parvenir à une vérité plus grande qui ouvre un espace à toutes les deux. Lorsque Galilée a affirmé que la terre tournait autour du soleil et pas le contraire, certains chrétiens se sont inquiétés parce que ceci semblait impliquer que la Bible ne disait pas la vérité. Comment la théorie de la Bible et celle de Galilée pouvaient-elles être vraies en même temps ? À l’époque on avait l’impression que si on suivait sa foi alors Galilée était forcément dans l’erreur. A cette étape Galilée n’avait pas trouvé les preuves convaincantes nécessaires, et cela n’a pas joué en sa faveur. Aujourd’hui nous pouvons voir pourquoi il n’y a pas d’incompatibilité : la théorie de la Bible et celle de Galilée sont toutes les deux vraies car elles se situent à des niveaux d’analyse différents. Mais il a fallu beaucoup de temps et une profonde réflexion pour le découvrir.

Donc une Université Catholique devrait être un endroit où nous osons écouter les convictions les plus profondes des autres. Comme l’a écrit Pierre Claverie, évêque d’Oran et Dominicain : « je ne possède pas la vérité, j’ai besoin de la vérité des autres  », je suis un mendiant de la vérité. Nous ne devons pas craindre que ce que les autres soutiennent soit en contradiction apparente avec ce que nous croyons. Si c’est effectivement vrai, alors il doit être possible de trouver un chemin vers une vérité partagée. Le désaccord n’est pas une menace. C’est une invitation à continuer le chemin vers la grande vérité de Dieu, qui dépasse tout ce que nous pourrons jamais connaître.

Et puis il y a la recherche du bien. Selon la tradition chrétienne et la tradition dominicaine, bien sûr, les êtres humains désirent profondément le bien. Nous pouvons nous tromper et choisir le mal. Nous pouvons même délibérément rejeter le bien quelquefois. Mais au plus profond de notre être nous désirons le bien et nous savons que c’est dans le bien que nous trouverons notre bonheur. La société contemporaine est souvent pessimiste à propos des jeunes. On les présente comme des consommateurs hédonistes, n’ayant ni sens du péché ni sentiment de culpabilité. Si on regarde la presse, on a l’impression qu’ils ne s’intéressent qu’au sexe et à la drogue. Ceci est peut-être plus vrai de certains journalistes que des jeunes ! Selon ma propre expérience les jeunes sont le plus souvent généreux, tolérants et idéalistes. Leurs vertus sont peut-être différentes des vertus de ma génération, mais ce sont des vertus ! Comment une Université catholique peut-elle aider à former les jeunes dans leur quête de ce bien ultime qui s’appelle Dieu ? Je dirais volontiers que ceci passe de manière explicite par l’étude de l’éthique et de manière implicite par l’étude de beaucoup d’autres choses !

De manière explicite, il y a l’enseignement de l’éthique. Souvent l’Église est considérée comme le gendarme des mœurs. Nous posons les règles. Nous disons aux gens ce qu’il faut faire et ne pas faire. Il est vrai que toute société humaine a besoin de règles de comportement moral si elle ne veut pas sombrer dans le chaos. Cela me rappelle un Dominicain qui était aumônier d’un régiment polonais à la bataille de Monte Casino pendant la 2e guerre mondiale. La veille de la dernière offensive, des milliers de soldats souhaitèrent se confesser. Que faire ? C’était bien avant que l’absolution collective ait été envisagée, encore moins interdite. Alors il a fait s’allonger tous les soldats, le visage contre terre si bien qu’ils ne pouvaient pas se voir les uns les autres. Et puis il a lu la liste des commandements. Si vous n’aviez pas observé le commandement vous leviez la jambe gauche. Et avec la jambe droite vous indiquiez le nombre de fois.

Mais les Dix commandements ne nous ont pas été donnés pour être une contrainte externe. Ils devaient aider Israël à partager la vie de Dieu, la liberté et le bonheur propres à Dieu. Ils nous sont donnés pour nous aider à découvrir nos désirs les plus profonds. Herbert Mc Cabe, dominicain, a écrit : « Le souci de l’éthique est de vous inviter à faire ce que vous voulez, c’est-à-dire à devenir libre. La plupart des difficultés proviennent de l’embarras que nous avons à reconnaître ce que nous voulons. [4] » Imaginons que j’ai soudain le désir de tuer Sr Véronique, alors le commandement ‘tu ne tueras pas’ m’arrête dans mon élan. Ce n’est pas parce que je veux réellement tuer Sr Véronique mais cela me rappelle que c’est interdit. C’est très ennuyeux ! En fait cela me rappelle plutôt que tout au fond de moi, je ne souhaite pas la tuer. Si je le faisais, je serais rongé par le remords. Le remords est la découverte que quelqu’un a fait ce que, fondamentalement, il ne souhaitait pas faire.

Ces dernières années, un glissement fondamental s’est opéré dans l’Église, pour ne plus considérer l’éthique en termes de règles. Nous commençons à redécouvrir une tradition beaucoup plus ancienne, chère aux Dominicains. C’est la tradition de l’éthique des vertus. La recherche du bien n’est pas tant de se soumettre à des règles. Il s’agit bien plus de grandir dans les vertus. Les vertus sont l’éthique du pèlerin, de celui qui cherche un chemin pour être heureux et libre, et les conférences sur les vertus, données par votre évêque entre 1995 et 1997, à Notre Dame de Paris, m’ont, à cet égard, beaucoup éclairé sur la beauté de la tradition.

Littéralement ‘virtus’ signifie ‘force’. Les vertus cardinales – le courage, la prudence, la tempérance et la justice – donnent de la force pour le voyage. La foi, l’espérance et la charité sont des vertus qui nous permettent d’entrevoir la fin du voyage : la vie avec Dieu. Devenir bon n’est pas se soumettre à des règles mais c’est devenir un acteur éthique, quelqu’un qui sait comment se débattre avec des décisions difficiles et décider quels chemins prendre. Par-dessus tout, les vertus nous façonnent pour être heureux avec Dieu.

Si on pense que faire le bien c’est fondamentalement obéir à des règles alors on se concentrera sur des actes individuels. Pas de sexe en dehors du mariage et la messe tous les dimanches. Et si on n’y arrive pas, alors on va se confesser vite fait et on recommence. Alors que l’éthique des vertus prend en compte la situation et l’ensemble de la vie humaine tout au long de notre chemin vers le bonheur et la liberté en Dieu. Beaucoup de gens sont dans ce que l’Église appelle une ‘situation irrégulière’ : divorcés remariés, en concubinage, vivant des relations homosexuelles. C’est de là qu’ils partent. Et c’est à partir de là qu’ils se mettent en route vers Dieu. Ne ressemblons pas à cette personne à qui on demande comment aller à Dublin et qui répond : « Si je voulais aller à Dublin, ce n’est sûrement pas d’ici que je partirais ! ». Nous sommes avec des personnes qui sont en chemin vers Dieu, quel que soit leur point de départ.

Nous pouvons aussi nous former au bien de manière implicite. Dès que nous apprenons à comprendre autrui, nous découvrons alors comment construire le Royaume de Dieu. L’anthropologie, la philosophie, la sociologie, l’histoire, toutes ces disciplines nous aident à comprendre les autres et donc à renverser les barrières et à apporter la réconciliation.

Prenons un exemple rapide dans la littérature. Cet été j’ai lu un livre magnifique intitulé : Reading Lolita in Tehran (Lire Lolita à Téhéran) de Azar Nafisi [5]. Cette femme a enseigné la littérature anglaise en Iran et elle a découvert que la littérature était un moyen merveilleux pour donner à ses étudiants une formation morale face au fondamentalisme Islamique. Par exemple, elle croit qu’il existe un lien profond entre l’étude des romans de Jane Austen et la compréhension de la démocratie. Lire l’œuvre de Jane Austen c’est découvrir comment apprendre à partager votre vie avec des inconnus qui ne pensent pas comme vous. Voici ce qu’écrit Azar Nafisi : « Ce n’est pas par hasard que les personnages les plus antipathiques chez Jane Austen sont ceux qui sont incapables d’avoir un véritable dialogue avec les autres. Ils exigent. Ils donnent des leçons. Ils se mettent en colère. Cette incapacité à entrer dans un vrai dialogue révèle que la tolérance, la remise en question de soi et l’empathie leur sont impossibles. »

L’étude de la littérature est un des moyens par lesquels nous pouvons vaincre la haine. La littérature ouvre nos yeux sur la joie de Dieu devant ses créatures. Nicholas Boyle déclare que, non seulement la Bible est littérature, mais que la littérature est Écriture. Je le cite : « Le plaisir gratuit : voilà ce qui fait qu’un livre devient littérature. Mais les mots, le langage sont bien aussi les médiations de la Loi, de la Parole (avec un grand P) qui nous dit que tout a de l’importance, même les moineaux sur les toits. En montrant que la vie a du prix, participant ainsi au travail de l’Esprit, la littérature nous permet de goûter une vérité de l’existence humaine : celle-ci est par essence inévitablement morale. [6] »

G.K. Chesterton aimait beaucoup Charles Dickens, et Dickens aimait tout le monde, les bons, les méchants, les cabossés, spécialement les méchants et les cabossés. Je le cite : « L’art de Dickens était le plus exquis des arts : il avait l’art d’aimer tout le monde… Je ne veux pas dire une seconde qu’il aimait tout le monde dans sa vie quotidienne. Mais il aimait tout le monde dans ses livres ; et aujourd’hui encore on aime tous les personnages de Dickens. [7] »

Si nous partageons la joie de Dieu pour le genre humain, alors celui-ci est partie prenante de notre relation à Dieu, et donc de notre prière. Je cite Boyle à nouveau : « En montrant que le monde compte pour nous, alors il devient le lieu de notre prière, la prière commune ‘ pour tous et chacun, quelle que soit sa condition’. Ceux qui murmurent cette prière traversent la frontière entre le profane et le sacré : c’est là le premier mot de réconciliation entre Dieu et le monde [8]. »

Marilynne Robinson met cela en œuvre, de manière admirable, dans son dernier roman, Gilead. Un vieux Pasteur protestant du sud profond des États-Unis est sur le point de mourir. Il écrit à son fils, pour partager avec lui, avant qu’il ne soit trop tard, la sagesse qu’il a acquise : pour une bonne part, prendre plaisir à l’existence des choses. Je dois résister à la tentation de citer des passages entiers de ce si beau livre. Tout comme Dieu se réjouit de son Fils, cet homme se réjouit du sien. En voici un passage : « Il y a un éclat dans les cheveux d’un enfant sous les rayons du soleil. On y voit les couleurs de l’arc-en-ciel, de minuscules et doux reflets comme ceux que l’on peut voir dans la rosée parfois, sur les pétales des fleurs, sur la peau d’un enfant. Tu as les cheveux noirs et raides, et ta peau est très claire. Je sais bien que tu n’es sans doute pas plus beau que les autres enfants. Tu es un joli garçon, simplement, un peu mince, propre et bien élevé. C’est bien, mais c’est d’abord pour ton existence que je t’aime. » [9]

Enfin et très brièvement, il y a la recherche de la beauté. C.S.Lewis disait que la beauté fait naître en nous le désir d’aller à la rencontre de « notre propre terre » [10], ce « chez – soi » auquel nous aspirons tous et que nous n’avons encore jamais vu. Les Européens que nous sommes sont réticents à l’enseignement de l’Église. Le mot Dogme a mauvaise presse ! Mais la beauté a une autorité qui lui est propre, une autorité à laquelle tout être humain répond, et qui en aucune manière est menaçante.

Il y a de nombreuses manières d’approcher la beauté. Il y a l’exploration explicite de la beauté dans l’esthétique, la beauté d’une formule mathématique ou bien d’une théorie scientifique. Il y a la beauté complexe du monde naturel qui se découvre à travers la botanique ou la biologie. Il y a la beauté de la poésie et de la peinture. Elles touchent toutes en nous un désir humain fondamental. Elles nous orientent vers celui dont la beauté est au-delà de toute imagination, le visage de Dieu.

C’est peut-être plus que tout, dans la musique que nous entrevoyons la beauté pour laquelle nous sommes faits. Dans son dernier roman, Saturday, Ian Mc Ewan décrit un chirurgien qui rentre dans un club de jazz où son fils est musicien. Je le cite : « Sans plus ressentir sa fatigue, Henry s’éloigne du mur contre lequel il s’appuyait et se dirige vers le centre de l’auditorium dans la pénombre, vers les baffles puissantes. Il se laisse engloutir. Il y a des moments rares où les musiciens ensemble font advenir quelque chose de plus doux que ce qu’ils ont jamais atteint auparavant lors des répétitions ou en concert, au-delà de la technique et de la collaboration parfaites, ces instants où leur expression devient aussi facile et légère que l’amitié ou l’amour. On entrevoit alors ce que pourrait être le meilleur de nous-mêmes : un monde improbable où vous donnez tout ce que vous avez aux autres sans rien perdre de vous-même. Dehors, dans le monde réel, il existe des programmes détaillés, des projets visionnaires pour des royaumes de paix, pour la fin des conflits, le bonheur de tous, pour toujours. Le royaume du Christ sur la terre, le paradis des travailleurs, l’état Islamique parfait : voilà des mirages pour lesquels les gens meurent ou tuent. Par la musique, et seulement en de rares occasions, le rideau se lève comme par magie sur le rêve de ce monde improbable avant de disparaître avec les dernières notes. [11] »

À quel moment nos liturgies soulèvent-elles le rideau du mystère et nous aident-elles à entr’apercevoir « un monde improbable où vous donnez tout ce que vous avez aux autres, sans pour autant perdre quoi que ce soit de vous-même. » Tel est le rêve qui hante l’humanité. Tel est le monde qui est offert dans le Christ.

Il faut que je m’arrête. Nous avons besoin des universités si nous voulons maintenir vivante notre quête du vrai, du bien et du beau. Nous avons également besoin d’Universités catholiques. Non pas parce que les catholiques ont toutes les réponses. Mais parce que nous croyons que, finalement, la quête est féconde. Nous nous accompagnons les uns les autres dans le voyage vers Celui en qui la vérité, la bonté, la beauté sont une. Nous sommes à la recherche du seul Dieu, Celui qui nous a déjà trouvés.

[1] The Times 19 March, 2005

[2] c.f. Denys Turner, Faith Seeking, London, 2002, p. 13

[3] Rodney Stark, Eva Hamberg and Alan S.Miller ‘Exploring Spirituality and Unchurched Religions in America, Sweden and japan’, Journal of Contemporary Religion. Vol. 20. No 1. 2005 p.19

[4] Law, Love and Language P.61

[5] Reading Lolita in Tehran : A memoir in books , London, 2003

[6] Sacred and Secular Scriptures : A Catholic Approach to Literature, London, 2004, p.131.

[7] ibid, p.131.

[8] ibid, p.182.

[9] ibid, p.136.

[10] cité par R.Harries Art and Beauty of God ; A christian understanding, London, 1993, p.4.

[11] London, 2006, p. 171 f

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