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Recension du livre de V. Triplet-Hitoto
Mystères et connaissance cachées à Qumrân
28 mars 2012|
Mystères et connaissance cachées à Qumrân. Dt 29,28 à la lumière des manuscrits de la mer morte, L’écriture de la Bible 1, Éditions du Cerf, 2011.

Dt 29, 28 n’a cessé et ne cesse d’intriguer les commentateurs. Que sont ces choses « cachées » dont Dieu seul, semble-t-il, aurait connaissance ? Sont-elles cachées à tous et à jamais ? Est-il possible d’en recevoir la révélation. C’est à cette question que répond Valérie Triplet-Hitoto en nous proposant dans cet ouvrage, le premier d’une nouvelle collection, "L’écriture de la Bible", une lecture des manuscrits de Qumrân où la question des « mystères et des connaissances cachées » tient une place de premier ordre.
Comme les racines des manuscrits de la mer Morte sont les textes fondateurs de la Bible, le premier chapitre de la première partie de l’ouvrage, La révélation des choses cachées et des mystères : quel contenu ? est consacrée à la présentation de ces textes. Elle débute par une exégèse de Dt 29, 28 et de Dn 2, 22. De cette lecture trois lignes d’interprétation des « choses cachées » se dégagent. Les « choses cachées » sont plusieurs fois employées dans un contexte lié à la Loi (Dt 29, 28 ; Ps 119, 19) afin d’opposer la Loi révélée à Israël à d’autres connaissances appartenant à la sphère divine et inutiles aux Israélites. Les « choses cachées » font également référence au plan divin (Dt 2, 22), et également aux actions mauvaises des hommes commises, consciemment ou non, dans le secret (Ps 19, 13). Employés seulement dans Daniel, les « mystères » désignent toujours les mystères du plan de Dieu qui se déploie au fil de l’histoire et dont la connaissance ne peut s’acquérir que par révélation.
Valérie Triplet-Hitoto complète cette étude biblique par une présentation des textes dits deutérocanoniques qui mentionnent les « choses cachées » : Si 42, 18-20 ; 48, 25 ; 39, 3. 7 ; 43, 32 ; 3, 21-22 ; 2 M 12, 41-42 ; Sg 17, 3, et les mystères : Tb 12, 7. 11 ; Sg 2, 22 ; 6, 22. Des pseudépigraphes, elle retient I Hénoch et III Baruch. On retrouve dans les deutérocanoniques les trois lignes d’interprétation des « choses cachées » mises en évidence dans la Bible. Liées à la Loi (Si 3, 22), au plan divin (Si 42, 19 ; 43, 22 ; 48, 25), elles peuvent aussi désigner les actions mauvaises des hommes commises dans le secret, de façon consciente ou non (2 M 12, 41 ; Sg 17, 3), voire encore les œuvres et les pensées des hommes, bonnes ou mauvaises (Si 49, 19-20). En revanche, on ne rencontre pas dans les deutérocanoniques le sens de « mystère » dont fait état le livre de Daniel. L’étude des mystères dans I Hénoch montre que ce thème, sans doute hérité de ce livre, était central, car le mot « mystère » y est employé une trentaine de fois dans deux acceptions et deux contextes différents. Une moitié des occurrences désigne les mystères enseignés aux hommes par les Veilleurs, et les autres mentions des « mystères », les mystères divins révélés à Hénoch. Dans III Baruch, les mystères révélés au visionnaire au cours de son voyage céleste ont trait à l’organisation de l’univers et à l’eschatologie.
Ce premier chapitre que l’on se gardera d’oublier, permet d’aborder l’étude des « choses cachées » et des « mystères » dans les manuscrits de Qumrân. Les références aux « choses cachées » se concentrent particulièrement dans la Règle de la Communauté (1QS) et l’Écrit de Damas (CD). Ces deux textes ont repris Dt 29, 28, mais avec certaines nuances. Pour ce qui est des « choses révélées », il s’agit, comme dans la Bible, de la Loi écrite révélée à Moïse. En revanche, le sens des « choses cachées » a évolué. Alors que, dans la Bible, il s’agit de connaissances réservées à Dieu, cachées aux hommes, inutiles à leur salut, les « choses cachées », dans nos deux textes, paraissent désigner une connaissance indépendante de la Loi ainsi conçue : une partie révélée, et une partie cachée que Dieu révèle progressivement à ses élus, et qui, à la différence de la Bible, est primordiale pour obtenir le salut.
Qu’en est-il des « mystères » si souvent mentionnés dans les textes ? Ils concernent les mystères du plan divin, les mystères des élus, les mystères du mal et le mystère de ce qui est à venir. V. Triplet-Hitoto passe en revue les différents textes qui mentionnent chacun de ses mystères, en fait une exégèse précise et signale s’il y a une différence de nature avec les « choses cachées », et si un type de révélation y est ou non associé. Nous avons ainsi le sens des « mystères » en fonction des manuscrits. À titre d’exemple, notons son interprétation du syntagme rz nhyh que l’on rencontre dans l’Instruction (1Q 26 ; 4Q415-418. 423), mais également dans les Mystères et la Règle. Elle adopte la solution proposée par A. Caquot qui considérait que le rz nhyh est en réalité le räz nihyäh , et non le räz nihyeh. Vocalisé nihyeh, le participe nifal nhyh a fonction d’adjectif et qualifie le mystère : le « mystère à venir ». Vocalisé nihyäh, il a valeur de substantif et indique le contenu du mystère : le « mystère de l’avenir ». F. Schmidt qui a suivi A. Caquot, a traduit cette expression, en insistant sur la dimension déterministe du mystère, par « le mystère de ce qui doit être ».
La deuxième partie, Les moyens de la révélation des choses cachées et des mystères : conseil divin et livres célestes, traite, comme le titre l’indique, du « conseil divin », swb, et des « livres célestes ». Elle débute, comme la première, par une étude de swb dans la Bible hébraïque et la littérature juive ancienne. Dans la Bible hébraïque, les différentes acceptions de swb, sont toujours liées à la notion de conseil. Le mot désigne tout d’abord un groupe de personnes, une assemblée de justes (Ps 111, 1) ou de méchants (Jr 15, 17 ; Ps 64, 3). Dérive de ce sens, celui d’intimité (Jb 19, 19 ; 29, 5). swb désigne également le secret ou la décision à ne pas révéler (Pr 11, 13 ; 20, 19 ; 25, 9). La principale acception demeure celle du conseil divin. Dans la littérature juive ancienne, le livre de Ben Sira, seul ouvrage retenu, swb n’a jamais le sens d’ « assemblée » et encore moins de « conseil divin ». Il peut signifier le « conseil » ou la « recommandation », le « secret » au sens profane (Si 8, 17 ; 15, 20 ; 37, 10) ou venant de Dieu (Si 3, 19).
Le terme swd est très souvent employé dans les manuscrits de la mer Morte. Comme dans la Bible, il a le sens d’assemblée, humaine ou divine, de recommandation ou de plan. En revanche, remarque notre auteur, cette sémantique biblique est refaçonnée dans les manuscrits communautaires. Aussi, en parcourant sous sa conduite les textes de Qumrân, découvrons-nous que l’évolution de l’emploi de swb par rapport aux textes bibliques n’est pas tant sémantique que contextuelle. Donnons quelques exemples : dans les Hymnes, swd désigne à la fois le conseil divin au sens d’assemblée eschatologique (1QH XI 23 ; XIX 15), le plan divin, le « conseil de mensonge de Bélial » (1QH X, 24) ou encore le conseil de la Communauté (1QH VI 32). Dans la Règle, il peut désigner le conseil de la Communauté (1QS VI 19 ; 4QSe III 17). Dans les Cantiques de l’holocauste du sabbat, il a le sens de conseil divin, mais aussi un sens lié au genre du livre. Il s’agit des sept conseils angéliques qui ont pour mission de louer Dieu (Mas1k II 25 ; 4Q400 1 i 10). Il en va de même en 4QBénédictions.
Le quatrième chapitre de cette deuxième partie traite des Livres célestes que la Bible mentionne à l’aide d’expressions diverses : « livre de vie » ; « livre du souvenir » ; « livre du destin ». On retrouve ces registres célestes dans l littérature juive ancienne, notamment dans I Hénoch et dans le livre des Jubilés. Valérie Triplet-Hitoto souligne l’originalité du concept de tables célestes dans ce livre où plus de la moitié des mentions des tables célestes sont liées à la Loi : Loi mosaïque, lois concernant le calendrier et les fêtes ou à de nouvelles halakhot, toutes invoquées comme source de légitimation et d’autorité. Faible est la place que tiennent dans les textes communautaires de Qumrân les registres célestes. Le « livre des noms de toute leur armée » (1QM XII 1-3) pourrait être un registre céleste des noms des élus. Le Pesher sur les périodes (4Q180) témoigne de la croyance de la Communauté en une division des temps. Cette organisation des périodes, telle qu’elle a été fixée par Dieu et gravée sur les tablettes célestes, est appelée « décret » (Hwq) dans la Règle de la Communauté (1QS X, 6-7 ; IX 13-14). L’expression « la vision de méditation du livre du souvenir » (Hzwn hhGy lsPr zyKrwn) en 4Q417 i 1 14-18 doit être comprise comme une méditation sur le livre du souvenir, c’est-à-dire une méditation sur les noms et œuvres des justes qui auront part au salut et sur leur destinée éternelle. D’autres mentions de la racine hgh existent sous la forme du « livre de Hagi » (spr hhgy), ou « livre de la méditation » mentionné à plusieurs reprises dans les textes communautaires. V. Triplet-Hitoto estime qu’il ne s’agit pas d’un livre identifié, mais d’un livre qui contient plutôt le fruit de la méditation, les méditations sur la Loi ou son interprétation inspirée, voire des révélations supplémentaires.
Les chapitres précédents ont mis en valeur le rôle central de la révélation dans les textes qumrâniens. Le cinquième met en lumière les différentes facettes de la révélation « directe » que dépeignent ou suggèrent les manuscrits qui contiennent de nombreuses références à la révélation auditive et visuelle des mystères. Mais peut-on parler de prophéties et/ou d’expériences mystiques ? La question de la croyance en la prophétie ne peut se poser que pour les textes dans lesquels on trouve la figure d’un auteur de type prophétique, comme dans les Hymnes, notamment ceux attribués au Maitre de Justice, qui s’inscrit indéniablement dans la ligne des prophètes. De plus, les liens entre la Communauté et le conseil divin permettent d’affirmer que la prophétie n’a jamais cessé en elle : elle a le sentiment de communier avec les anges du conseil céleste, et se considère comme le reflet sur terre de ce conseil, le Maître jouant un rôle clé entre ces deux mondes.
La troisième partie, Choses cachées et choses révélées, Qumrân face au Nouveau Testament et au judaïsme rabbinique met en perspective les conceptions qu’a la Communauté des choses cachées, des mystères et de la révélation avec la littérature rabbinique et avec les écrits du Nouveau Testament. Cela nous permet de voir si d’autres groupes vivant à la fin de la période du second Temple et au début de l’ère commune partagent les problématiques qui ressortent des manuscrits de la mer Morte. Pour cette mise en perspective, trois axes sont proposés : l’interprétation de Dt 29, 28, la question du rapport entre les choses cachées et la Loi orale, et le problème de la légitimité de la connaissance des choses cachées et des mystères. Au terme de cette enquête, il apparaît qu’une conception particulière de la Loi existait à Qumrâm.
Un index de la littérature biblique et parabiblique, un autre des auteurs cités, et une bibliographie exhaustive complètent cet ouvrage dont nous n’hésitons pas à écrire qu’il constitue un excellent dossier sur Mystères et connaissances cachées à Qumrân. Il convient de féliciter chaleureusement son auteur, membre associé de l’équipe « La Bible et ses lectures » de la Faculté de Théologie de l’Université Catholique de l’Ouest. André Caquot qui contribua avec enthousiasme à la création de cette équipe, assignait à ses membres la tâche de « nous faire entendre des paroles (la Bible et ses lectures) venant du fond des âges, portant les pensées de quelques êtres d’élite qui avaient du temps pour l’unique nécessaire ». Comment ne pas souhaiter que d’autres jeunes chercheurs s’acquittent de cette tâche en nous donnant des ouvrages de valeur, qui prendront place dans la jeune collection Lire la Bible.
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