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moyen Folle sagesse et sage folie

28 février 2011| Raymond Lamboley

Folle sagesse et sage folie du Dieu fait homme en Jésus Sur le débat ouvert par la Vie : « Jésus, homme ou Dieu ? » [1]

Il est de l’amour de ne rien exiger du partenaire qu’on ne soit capable d’exiger de soi-même. L’appel divin nous est, certes, chance offerte inouïe, mais aussi épreuve parfois terrible, puisqu’appel à notre devenir libre et responsable en recherche de vérité et solidarité. Cela, donc, sur un chemin de dépassements et d’aléas heureux et malheureux, le tout sur fond imparable de notre mortalité ! Que se passerait-il pour nous, si Dieu lui-même ne s’y était véridiquement compromis ? Mais Jésus, proche de sa Passion : «  Pour moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes  » (Jn, 12, 32). Parole énigmatique qui, si on l’entend bien, nous paraît toucher à quelque chose comme les conditions psychologiques de possibilité de notre réponse à l’appel divin.

Certes, le Premier Testament – comme d’ailleurs d’autres religions non bibliques - souligne avec raison que le Divin éprouve, en son Infinitude immanente à tout, les joies comme les peines des humains appelés à devenir (mais pas autrement qu’en « se le sortant de la peau » !) une humanité qui en soit une. Et donc à connaître, comme facture inévitable de la grandeur d’un tel devenir, bien des drames collectifs comme bien des souffrances individuelles. Certains prophètes se sont faits les porte-paroles de cette compassion divine en des termes émouvants, parfois déchirants. Mais il y a de la part des humains l’attente d’un trait encore plus décisif. C’est ce qu’insinue pathétiquement cette aspiration d’Isaïe que la liturgie chrétienne de l’Avent n’a pas retenue par hasard :«  Ah, si tu ouvrais les cieux et si tu descendais !  » (Is, 63, 19)

Si Dieu, en effet, en dépit de son expérience empathique et immanentiste ci-dessus évoquée, avait dû ignorer notre expérience humaine dans le cadre même de la finitude qui est le nôtre, comment pourrions-nous ne pas trouver « cruellement injuste », si l’on peut dire, une telle exemption ? N’est-il pas permis de penser que seul un Dieu «  élevé de terre  » (sa montée en Croix), en homme vraiment homme, est singulièrement apte à «  attirer à lui tous les hommes  » ? ( Certes, à pas de colombes, en clair ou à l’obscur, dans le respect des devenirs historiques : « j’attirerai », nous est-il dit, et non « je contraindrai ». …)

La foi des croyants est en effet appelée à se faire de plus en plus critique en se faisant plus adulte, et donc de plus en plus dégagée des derniers restes infantiles au nom desquels l’athéisme se croit autorisé à la répudier. Mais une telle maturation croyante critique risquerait tôt ou tard de ne plus trouver ses raisons de tenir, si ne l’attendait cette « folle » et pourtant si « sage » révélation : Dieu, justement, ne demande pas aux hommes l’épreuve d’un devenir que Lui-même ne serait pas appelé, en son Heure, à expérimenter sur un mode spécifiquement humain. Ce qui veut dire, sur un mode encore autre que celui de sa connaissance réelle de tout par son Infinitude immanente à tout, (Infinitude dont on peut penser, s’il est permis de dire, qu’elle a « les épaules beaucoup plus larges qu’il ne faut » pour accuser le choc !) Donc à expérimenter une telle épreuve par un acte divin de renoncement aux privilèges de cette Infinitude. C’est-à-dire encore par sa décision divine d’enfermement dans les limites de notre propre finitude !

En ce qui concerne une foi comme la foi chrétienne, n’avons-nous pas une réponse à cette imparable objection, qui tôt ou tard pourrait bien visiter d’autres adeptes de la foi en une Transcendance, qu’elle que puisse être leur façon d’y faire face depuis leur richesse propre ? - Nous visons ici le « scandale » et la « folie » de la « kénose » [2] vrai « vidage de soi » à même Dieu : rien moins qu’une sorte d’« anéantissement », divinement voulu, dans la finitude de l’homme Jésus. Homme Jésus, dont on doit s’empresser de souligner qu’il demeure Dieu, mais justement sous la forme de son renoncement divin aux privilèges de son Infinitude :

«  Lui qui est de condition divine

n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu.

Mais il s’est dépouillé,

Prenant la condition de serviteur,

Devenant semblable aux hommes,

et, par son aspect, il était reconnu comme un homme ;

il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort,

à la mort sur une croix.  » (Ph, 2, 6-8).

Ici nous est suggérée l’idée absolument audacieuse d’un Dieu qui « se prive » divinement des privilèges liés à son Infinitude pour venir tout éprouver d’en-bas, sur notre mode à nous, c’est-à-dire depuis un niveau d’expérience le plus éloigné de «  son égalité avec Dieu  », soit : expérimenter sur ce mode kénotique, avec une intensité-limite, ce qu’il en coûte de répondre à la chance de pouvoir ek-sister dans les conditions qui sont les nôtres : nous abandonner, au sein de mille épreuves et vertiges, à une aventure du don de soi où nous avons parfois le sentiment d’y « perdre » et notre sens et notre vie ! Certes ni sans « joies » ni sans « transfigurations ». Mais en comptant toujours avec bien des « tentations » et « contradictions ». Sans écarter la possibilité d’« agonies » et de « calvaires ». Et même sans échapper - épreuve d’au-delà de toute les épreuves – au sentiment physique d’un « éloignement » trop « proche », d’une « absence » trop « présente » de telle « figure » de Dieu que l’on s’était jusque-là représentée et dont on se pensait cherché ! «  Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?  » (Mt, 27,46) Qui tiendrait là, si Dieu lui-même - plus et mieux que tout autre – non seulement par immanence mais encore et surtout sur ce mode kénotique, ne s’y était tenu ? «  Tout Fils qu’il était, il apprit par ses souffrances, l’obéissance  » (Hébreux, 5, 8), l’ek-sister humain tout court ! Nous avons bien entendu : «  il apprit  » ! Le Dieu christiquement dé-voilé apparaît ici de telle nature qu’il lui aurait été contre-nature d’être en situation de demander, à ceux qu’il appelle, de boire – par authenticité d’engagement pour l’homme - à des eaux de « déréliction » dont Lui-même, non seulement par « connaissance » immanentiste, mais encore par adoption divine de nos limites humaines, resterait tranquillement indemne. Cela parce qu’Il ne les aurait, aussi sur ce dernier mode, pas même touchées du bout des lèvres, pas même «  remuées du doigt  » ! (Mt, 23, 4)

Que cela nous paraisse « scandaleux » ou « fou », le Dieu que le chrétien est suscité à vivre et à se re-présenter n’ignore pas quelque chose comme une « séparation d’avec soi » - mais divinement voulue ! - par l’entremise de son Verbe incarné ; séparation en vertu de laquelle Celui-ci se mit en situation « d’obéir » au « Père » au sein d’une obscurité éprouvante, toute semblable à la nôtre. Mystère trinitaire et kénotique [3] de l’Ouvert chrétien ! Ici, nos concepts implosent et notre parole se fait silence. Silence réduit à signifier : «  (…) ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes  » (1 Co, 1, 25). Silence nous immergeant dans cet écart jamais imaginé par humaine pensée :
- d’une part, l’homme Jésus est vraiment homme , et donc à même de connaître humainement notre expérience humaine comme telle ;
- d’autre part, l’homme Jésus demeure vraiment Dieu , son renoncement aux privilèges de son " égalité avec Dieu " étant un renoncement divin, qui a duré aussi longtemps qu’a duré sa vie terrestre ….. Renoncement divin que traduit cette inimaginable affirmation, hélas guettée par l’usure, mais reprenant ici tout son relief : «  Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, (…)  » (Jn, 3, 16), et cela dans les conditions d’un véritable «  fait chair  » (Jn, 1, 14) nous ouvrant de façon décisive à un amour en retour. N’y a-t-il pas là un sens du divin que le christianisme a pour mission-service de sauvegarder et, en tout respect, de témoigner (tout en restant ouvert à ce que peut lui apporter toute parcelle de vérité venant d’ailleurs) ?

L’athéisme, quant à lui, n’est assurément jamais allé jusqu’à se confronter avec cette dimension qui, pourtant, pulvérise la plus décisive objection contre la foi en une Transcendance. Objection qui fit dire par exemple à un Jacques Prévert, avec une légèreté révélatrice de sa totale étrangeté au problème : « Notre Père, qui êtes aux cieux, restez-y ! ». [4] Croire en Dieu, c’est au contraire, pour une foi du genre de la foi chrétienne, s’en remettre à Quelqu’un de Transcendant et pourtant de non étranger à notre condition qui, non seulement par immanence mais encore par kénose, « y est passé ». Grâce à quoi il est permis à ce « Quelqu’un » de dire de Lui-même : «  Moi, une fois élevé, j’attirerai à moi tous les hommes  ».

On pourrait évidemment s’étonner, et même, comme certains, se scandaliser qu’un tel dévoilement de notre foi ne se soit pleinement stabilisé qu’à travers bien des conflits théologiques ayant secoué les premiers siècles de notre ère. Et que ce dévoilement soit destiné à s’affiner toujours et encore, en raison de sa dynamique propre et au vu des maturations et mutations de l’Histoire ! Mais notre Dieu créateur n’est pas un Dieu fabricateur. Entre et depuis ses mains donatrices d’être et d’horizons de sens, Il a soin de laisser que nous nous cherchions et nous construisions nous-mêmes (dans une quête, jamais terminée, de vérité et de solidarité) ! Par ce chemin, nous échappons au statut de simples sujets réduits à l’état d’objets n’ayant – chose combien ennuyeuse et démobilisatrice ! - qu’à consommer du « tout fait ». Nous ne sommes rien moins que ses co-créateurs responsables qui nous devons de découvrir lentement et nous approprier patiemment – certes, non sans Lui et ses horizons d’appel, mais à nos frais pour notre dignité de personnes – tout ce qui nous a déjà été donné. Telle est, modestement, notre manière de comprendre un si grand Mystère, non sans le souhait que tels de nos dires soient précisés ou rectifiés par plus compétent que nous.

[1] Un récent numéro de l’hebdomadaire la Vie titrait, d’une façon tranchée qui a eu l’effet de choquer bien des lecteurs : Jésus, homme ou Dieu ? Notre réponse n’ayant pu paraître sur le magazine en question, nous la confions au site « theolarge » de la Catho d’Angers

[2] Kénose : du grec « ekénosen » : Il se vida, Il se dépouilla. Cf l’hymne cité ci-dessous.

[3] Kénose, abaissement, vidage de soi, du grec « ekenôsen » : « il se vida ».

[4] J. PREVERT, Paroles, « folio », Paris, Gallimard, 1972, p. 60

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