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La Providence, divine prévenance
Comment croire en un Dieu providence quand le malheur s’acharne.
13 août 2007|
Cet article a été publié dans Lumière et Vie, "La Providence, divine prévenance", N° 259, juillet-septembre 2003

« Le voyageur, épuisé par la nuit et qui demande du pain, en réalité désire l’aurore. Notre message éternel d’espérance, c’est que l’aurore viendra ! La foi en l’aurore naît de la foi en la bonté et la justice de Dieu. Celui qui croit cela sait que les contradictions de la vie ne sont ni finales ni définitives. Il peut traverser la nuit noire avec la conviction radieuse que toutes les choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu ! Même les nuits les plus privées d’étoiles peuvent annoncer l’aube de quelque grand achèvement » [1].
Pressentir un Dieu prévenant.
Il est des situations humaines où le ciel paraît bien sombre. Il semble même que nous sommes aux abords de la mort et non de la nuit qui préfigurerait l’aurore. Échec qui vient briser l’existence, violence qui tue l’amour, dépression qui emmène dans un puits dont nul ne sait s’il comporte un fond. Nombre de personnes vivant de grands chagrins, dont le pourquoi est parfois la seule parole qui ne se lasse jamais et ne désarme pas, sont là, en ce lieu. À cet endroit où la mort s’est insinuée au milieu de la vie, des projets, des désirs et des élans. Déchirure, là où la vie pouvait porter de l’espérance légitime, à hauteur simple d’humanité. Ici, peut-on entendre cette parole de Jésus ? : « Demandez, on vous donnera ! quiconque demande reçoit » Lc 11, 9-10
Quand des vies habitent ainsi en des terres de désolation, peut-on dire quelque chose de la providence ? Nous aurions plutôt envie de nous écrier de ce dieu qu’on tente de prier ce que le prophète Élie rétorquait de Baal : « Criez plus fort, c’est un dieu, il a d’autres préoccupations, peut-être qu’il dort… » 1 R 18, 17
L’idée de providence, au sens commun du terme, d’un Dieu qui pourvoirait dans l’immédiat de la vie apparaît non seulement inacceptable mais inaudible, scandaleuse. Qui serait-il, lui qui aurait une intention sur mon existence et m’aurait laissé engloutir par tant de malheur ? Oui, « Où est-il ton Dieu ? » Ps 41, 11. Nous connaissons le propos opiniâtre de Job rejetant toute idée de rétribution, mais plus finement aussi celle d’une pédagogie du malheur : le théologien Elihou, nouveau penseur, prétend en effet que c’est bien parce que Dieu aime Job d’un amour prévenant que sa douleur est unique : elle lui donne d’entendre les intentions de Dieu.
Les personnes écoutées sont pour moi les frères et sœurs de Job. Où se tourner sinon vers Dieu pour supplier, demander, implorer, mais aussi ne pas céder aux explications mortifères qui redoublent la mort, la violence, la perversion. Qui font de la victime un coupable ou un co-coupable. Pour eux le malheur, la violence subie, seraient un chemin par lui-même de sainteté, de vérité. Alors que le mal écrase, dévore, morcelle, désespère.
Aussi dans un premier temps ma réponse serait bien de dire : rejeter surtout l’idée d’un Dieu providence, dans cette interprétation terrible car frontale de Paul : « tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu. » Rm 8, 28. Oui, il me semble que des propos nets sont ici nécessaires. Sans pour autant faire violence à quiconque. Car il faut de toutes ses forces récuser cette parole dans sa lettre. Les brisures de la vie bafouée par la violence du mensonge, de la vie usée par la maladie, de la vie qui n’a plus goût que de mort tant cette dernière rode, non tout cela ne concourt pas au bien de ceux qui pourtant cherchent encore à croire. Tout est grâce. Non ! Le malheur, la violence faite à l’amour, l’absence désolée, l’abandon, ne sont pas des grâces. Rien ici qui témoigne d’un Dieu qui prend soin. Au contraire. Aussi la révolte, la « sainte colère » sont-elles légitimes, nécessaires, salutaires. La grâce, le bien, possibles, seront ailleurs, dans la réécriture réalisable de la vie que chacun pourra faire avec ses peines. Dans la force de croire, d’aimer, d’espérer encore. D’être à nouveau en mesure de recevoir et offrir à son tour.
Alors oui ! Il est des colères salutaires, celles qui permettent d’oser quitter des énoncés mortifères de Dieu, pour rendre possible un voyage où peut-être la providence de Dieu en son Fils pourra signifier, indiquer un Ailleurs, autrement. Vers le vivant.
À travers la demande d’écoute, de dialogue, de la vie résiste malgré le mal. L’autre cherche des mots comme on fraye un passage dans une forêt serrée et hostile. Des mots toujours risqués. Il espère aussi. Non des révélations sur sa vie. Non de grandes interprétations explicatrices de toute l’histoire, non, il aspire à des mots nouveaux à accueillir afin qu’il puisse les prendre comme provision. Comme une façon de poser un regard neuf sur sa réalité, un regard qui porte espérance, qui n’enferme pas, ne clôture rien. Recueillir la parole silencieuse, ou celle parfois à perdre haleine tant elle attendait à la porte d’une oreille attentive, c’est s’embarquer avec ceux qui peinent vers des terres inconnues. Un jour peut-être, ses paysages découvriront-ils des pierres tombales roulées sur le côté, quelqu’un qui veille afin que la mort ne se referme pas sur la vie. Tel ce jeune homme de l’évangile de Marc de la résurrection. Bien sûr il se tient là sur le côté du tombeau ouvert et vide pour dire où est Jésus, chez les vivants de toutes espèces, en Galilée ; mais il demeure là aussi afin que les femmes n’entrent pas dans ce lieu qui sent la mort. Le danger est toujours là que la mort prenne le dessus. Cet homme vêtu de blanc n’est-il pas un visage de la providence ?
La providence alors, a la figure de la prévenance. Délicatesse de celui qui accueille et se fait ainsi hospitalier de ce mixte, ce métissage de malheurs et aussi de résistance de la vie tout entière. « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » Le Christ qui prie ce psaume, alors qu’il meurt en Croix, est le contemporain de celles et ceux qui vivent la même interrogation, partage le même scandale. Pas de prévenance semble-t-il, dans cette grande solitude de Jésus. Pourtant, en cette heure désolée, Dieu reste « mon » Dieu. Mystérieuse proximité qui n’a pas d’efficacité sur les événements. Et pourtant. Le plus extraordinaire n’est-il pas de croire encore que ce lourd silence du Père n’interdit pas la sûreté qu’il ne peut pas ne pas recueillir la plainte, la détresse, l’apparente défaite du fils bien aimé. Ultime prévenance.
Une des plus belles pages, je crois, « du soin » de Dieu à notre égard pourrait être la transfiguration. Donner à contempler la gloire, la victoire sur la mort du Fils unique, non pour nous épargner d’aller avec lui à Jérusalem ; mais pour que nous puissions au contraire demeurer auprès de lui sans défaillir totalement. Prévenance aussi de celui qui explique les Écritures en allant vers Emmaüs. Par ces récits, comme par tant d’autres, se signifie que la rencontre de Dieu, la découverte de la vie aimante, le consentement à la vérité, ne sont jamais frontaux. Le récit fait médiation, il fait œuvre de prévenance pour nous dévoiler qui est le vrai Dieu, l’homme véritable. Non des annonces brutales, mais des propositions d’herméneutique où chacun peut s’apprivoiser, et alors se retourner, se convertir, croire que du bonheur peut être offert, mais par d’autres chemins que les rêves anciens.
Il en est de même des récits partagés avec ceux qui peinent. Leur procurer l’espace paisible, patient, attentionné, pour se construire, c’est faire œuvre de prévenance, et donc donner à rencontrer une autre providence. Labeur heureux de cette charge pour le compagnon, l’accompagnateur, l’ami. C’est bien à lui que revient la joie de donner un avenir à la parole d’autrui. N’est-ce pas cela la providence ? Penser que les choses arrivent à l’heure favorable, kairos, ce n’est pas chosifier un événement, une rencontre ; mais reconnaître que l’histoire peut se rouvrir vers des mots inconnus. Ils font signe vers un avenir de la vie vivante. Car il n’y a pas de tracé définitif, de fatalité de sens, de direction.
Ainsi le souci du soin de la parole, de l’attention à son avenir, de la veille à scruter ce qui n’est pas encore entendu, est-il celui de l’accompagnateur. Est donc requis non d’abord une méthode mais bien une capacité. Non de celle des compétences, nécessaires par ailleurs autant que faire se peut, mais la capacité comme ce creux en nous où cette parole se recueille et fait en nous son travail. Mêlée à la Parole de Dieu méditée en ce même endroit. Ainsi c’est bien de la prévenance de Dieu dont il s’agit. Elle permet d’abord à l’intelligence du cœur de porter plus loin la parole d’autrui, car elle est soutenue par la Parole de Dieu.
La prévenance comme une qualité d’humanité, une provision d’humanité afin que la détresse ne vienne pas engloutir la vie qui confusément, avec crainte parfois, voudrait se faufiler au dehors, vers le large.
Autrement dit, c’est l’incarnation qui est providence. Incarnation de l’écoute, de l’accueil, des bouleversements. Incarnation de notre manière de nous tenir auprès d’autrui. Du sein de nos maladresses, de nos erreurs même, de nos hésitations, c’est le Christ qui peut se faire prévenance pour l’autre qui peine et le rejoindre, mystérieusement, en sa douleur et en son attente. Confesser le Christ fait homme c’est croire non seulement à la bienveillance de Dieu mais à sa bienfaisance. Prendre condition d’homme par amour, ne rien retenir, n’être jamais soupçonneux de la réalité humaine, c’est annoncer un visage de Dieu bienfaisant. Non qu’il change par enchantement le cours de nos histoires, mais parce qu’il les prend dans la sienne. La prévenance du Christ c’est alors de rendre possible de recueillir la totalité de l’existence. Croire qu’il n’y a rien à laisser de côté. Que tout est rassemblé en Christ par cette qualité d’attention espérante. Que toute page peut être déposée. La providence est la sûreté que croire en un Dieu fait chair vient s’approcher de toute chair meurtrie. Non pour la guérir magiquement, mais s’en faire le proche, l’intime.
À ce premier déplacement, penser la providence de Dieu comme prévenance de l’accompagnateur, vient s’adjoindre un second. La providence signifie aussi la prévoyance.
La prévoyance peut-elle être entendue comme belligérance ? La médiation de l’incarnation, de la passion, de la descente aux enfers, abîmes vaincus au matin de Pâques, doit nous faire nous battre contre toutes les causes de malheurs. Ainsi la providence vient prendre la forme du combat. Prévoir de ne pas baisser les bras, de ne pas admettre l’enfermement, la fascination. Veiller plus loin c’est pouvoir faire surgir des forces de vie, malgré et au cœur de tant de peine. Belligérance, déjà, par les mémoires des sourires de la vie ; des circonstances ou des événements où elle fut plus paisible, sont des façons non de relativiser le mal d’aujourd’hui, mais de lui interdire de dévorer la mémoire, l’histoire. Alors que le mal persévère toujours, comme pour tout prendre à partir du présent, du passé et de condamner l’avenir.
D’autre part, le réel des circonstances de l’existence fait, pour chacun, que l’espace de liberté est limité. Il l’est toujours. Les conditionnements de nos histoires sont là. La façon dont les malheurs ont insidieusement, souvent à notre insu, marqué ce que nous avons cru être des choix libres, est bien réelle. Tout n’est pas envisageable. Mais du possible peut s’inventer, se dessiner, traits après traits. Il y a de toute façon de la plasticité. Croire en la bienfaisance de Dieu en son Fils, par son fils, « grand prêtre compatissant » (Hb) c’est alors, dans la proximité respectueuse, pudique, avec l’autre fatigué, dénicher, scruter les figures de la fatalité et les combattre. Pas de volontarisme ici mais simplement, opiniâtrement la conviction que telle est la sagesse, la prévoyance, de Dieu.
Peut-on proposer, alors, un troisième écart avec la signification commune de la providence, pour tant de vies marquées de désespérance, de douleurs, de lassitude ?
Ce serait la providence de Dieu par le déploiement du sens. Quand, par la médiation du compagnonnage la personne peut, non pas tant donner une valeur à ce qui lui est advenu, mais trouver sens à la vie qu’elle habite aujourd’hui. Croire que de la vie heureuse peut être offerte, tenter de retrouver le goût parfois englouti si loin du bonheur. Non un bonheur possédé tel un propriétaire trop sûr de son bien, mais le bonheur comme une esquisse. Il réclame alors tant d’attention, de soin, de délicatesse, car il ne sait se présenter que comme il est : sans travestissement, fragile donc, friable. Penser ce bonheur, le désirer, tel un consentir.
Nos manières de vivre, notre rapport au monde sont si marqués de conquêtes ou de fatalité. Peu d’alternative entre conquérir, sa place, sa liberté de vivre, ou subir le sort des événements, nos deuils, maladies, échecs. Faire face, y compris quand nos corps et nos cœurs flanchent, de peur que le fragile qui apparaît alors soit utilisé par un autre contre nous, crainte aussi qu’une autre image de nous-mêmes, moins flatteuse en apparence, ne se fasse jour.
Apprendre le bonheur, s’annonce peut-être quand nous pouvons croire et espérer avec le plus blessé, le plus lointain de nous-même. Quand rien n’est gardé pour soi seul, ni la peur, ni l’amertume, ni les peines, ni la timide espérance d’être aimé encore. Estimer ce bonheur qui ne peut être saisi, pas davantage acheter au prix de tous nos efforts. Son aventure n’est pas un bonheur de conte de fée. Son goût se mêle à tous les arrière-goûts de la détresse et de la désillusion. Car la Croix est là qui demeure, et il n’y pas d’adoucissement au tragique. Mais pourquoi le bonheur voudrait-il contourner la croix ? Double versant d’adversité, de peines, et de bénédictions. Les promesses se sont accomplies, déjà pour la maison de servitude. Et nos demeures intimes ont toujours des replis ravagés. Le goût du bonheur, sa prévenance sont comme un tressaillement ; celui de l’attente, de la joie, de la douceur. Une aurore renouvelée et non un midi qui s’affiche, prétentieux. Visitation secrète.
Les témoins du Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, de Job, du Dieu fait de notre chair, tressaillent, partagés, entre ce qu’ils savent être la réalité et ce que la Parole leur annonce. Il en va de même de toute vie bouleversée, de toute vie, en fin de compte. La providence serait alors ici : dans le toucher que ce bonheur est possible, à travers du sens déployé, ouvert, de la vie. Ce qui est alors « prévu », n’est pas telle ou telle circonstance de l’existence, mais que l’histoire humaine soit toujours plus grande, plus profonde, plus renouvelée, que ce qu’elle donne à voir.
Au terme de ces quelques réflexions sur le déplacement de l’interprétation de la providence de Dieu, mouvement exigé par la proximité d’écoute active de personnes pour lesquelles la mort est venue s’incruster dans la vie, la providence pourrait être un itinéraire de découverte : Quitter le dieu des immédiatetés, du bonheur comme du malheur. Prendre congé du dieu des réponses à nos questions. Doucement, par la médiation de l’accompagnateur, de l’ami, du fidèle qui se tient là vraiment, autant que faire se peut et dans la prise en compte de ses propres faiblesses, donner à l’autre de goûter la bonne présence, celle de la prévenance. Parce qu’elle entend le murmure de la vie du sein des plaintes. Car lentement elle permettra à du sens d’advenir, nouveau. Prévoyance se dessinant, alors, dans le possible combat ensemble contre le mal. Et autre prévenance, enfin, celle de la foi en du tressaillement de bonheur. Manière de répondre aux interrogations de telle sorte que les réponses soient plus grandes que les questions posées. Non parce qu’elles seraient totalisantes de l’histoire mais parce qu’elles déplacent. La providence peut-elle alors se penser tel le mouvement du don ? Don de la parole et de l’écoute, grâce qui nous fait compagnons d’une même humanité ébranlée, et sauvée.
« Si quelque chose m’a sauvé, c’est d’entendre la voix évangélique qui me disait du plus profond de la nuit : c’est moi, ne craignez point. » Theilhard de Chardin. (Le Milieu divin).
[1] Marin Luther KING, La Force d’aimer, Casterman, 1964, p. 78-86.
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