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facile Le concile Vatican II et la théologie morale : une histoire de lecture

7 décembre 2009| Véronique Margron

Cet article a été écrit dans le cadre d’une numéro spécial de la revue Croire aujourd’hui consacré au concile Vatican II avec des auteurs comme Mgr A. Rouet, J. Rigal ; le card. Daneels, L.-M. Chauvet, Ch. Theobald…

Croire aujourd’hui, Vatican II d’hier à aujourd’hui, numéro spécial 2009, 9,90 €.

En vente en librairie religieuse, ou chez Bayard.

 Un concile où la conscience semble oubliée

À la lecture des textes conciliaires [1], lorsque l’ensemble du corpus en fut publié (1965), le croyant avait de quoi se réjouir d’une joie sans partage de l’extraordinaire remise en perspective, selon la nécessité des temps, de l’Église, du monde, et de leur relation réciproque. Mais pour ce qui touche à son propre domaine, le moraliste ne semblait ne rien trouver qui puisse directement rejoindre en profondeur sa discipline. Tout le concernait, spécialement la place redonnée à l’Écriture, mais aucun texte spécifique ne venait opérer une démonstration d’une place nouvelle pour l’éthique [2] théologique.

La morale traditionnelle issue du concile de Trente avait d’ailleurs été déjà livrée à la critique bien avant Vatican II par des théologiens tels Bernard Häring, Joseph Fuchs, Philippe Delhaye, et bien d’autres. Ils avaient perçu que cette morale, faussement nommée « théologique » tant elle s’était dénaturée en un code du bien et du mal, ne tenait plus. Ils avaient compris également qu’il était nécessaire de retrouver le lien perdu avec l’Évangile, la foi, la personne du Christ et les interrogations des hommes.

Dans les textes conciliaires, les moralistes crurent tout d’abord que l’agir humain, l’existence chrétienne comme savoir et expérience, n’avaient pas été une priorité. Témoin à l’époque, le Père Yves Congar, lors d’un congrès tenu à Rome en 1967, affirmait : « Parmi les limites de Vatican II, on doit à coup sûr noter celle-ci : il n’a pas abordé les questions de l’éthique et donc, ne les a pas renouvelées… Or il y a là un domaine qui exige de nouvelles élaborations [3]. »

Mais il nous faut modérer ce jugement [4]. Le retourner même quelques décennies plus tard. En effet, une lecture attentive avec le recul nécessaire et impossible sur le champ, amène à comprendre que le concile s’est soucié avec une grande acuité de l’éthique en lui donnant une orientation nouvelle. Il exige d’elle de ne pas se contenter de raisonnements abstraits, mais de retrouver les sources du christianisme à travers l’Écriture et la Tradition inspirée par la longue « manducation » des Pères de l’Église. Dans le décret sur la formation des prêtres (Optatam totius) on lit : « Il faudra s’appliquer avec un soin spécial, à perfectionner la théologie morale dont la présentation scientifique plus nourrie de la doctrine de la Sainte Écriture, mettra en lumière la vocation des fidèles dans le Christ, et leur vocation de porter du fruit dans la charité pour le salut du monde » (O T 16). On aura noté le bouleversement opéré en quelques mots : la morale n’est plus obéissance passive à une loi, mais un « appel » (vocatio) à suivre le Christ et comme lui à répondre à l’amour du Père.

Quant à la Tradition, comme source de renouvellement, les pères conciliaires souhaitent que l’on montre aussi « l’apport des Pères d’Orient et d’Occident pour une transmission et un approfondissement fidèles de chacune des vérités de la Révélation » (id 16). Le concile de ce fait, avec une audace incontestable, établit un lien entre l’agir humain et toutes les autres disciplines théologiques devant en inspirer le déploiement. La Parole de Dieu et la Sagesse de l’Église primitive redeviendront la sève de l’art de vivre en Christ. L’éthique méritera de nouveau son titre de « théologie » puisqu’y entreront La Trinité et les vertus théologales.

 Un concile éclairant la morale à son insu : « Gaudium et spes  » ou la dignité de la conscience

Mais ne brûlons pas trop vite les étapes. C’est donc seulement plus tardivement que la force de Vatican II s’exerça en théologie morale. Si les textes avaient au départ déçu en minimisant cette discipline, la lecture approfondie de tout l’ensemble, sa connaissance donc, mit à jour cette orientation nouvelle offerte à l’Église. Ainsi en valorisant le monde et les réalités terrestres [5], l’intuition conciliaire va changer la manière de considérer l’éthique et de faire de la théologie morale. Le document sur la liberté de conscience (« Dignitatis humanae  ») apparaîtra comme le sommet dans l’ordre de l’éthique conciliaire Mais le traitement des thèmes abordés dans les diverses constitutions et spécialement « Gaudium et spes  », permet aux théologiens de relever des éléments fondateurs pour ce vaste chantier de rénovation dont la nécessité s’imposait à toutes les consciences. [6] En intériorisant les textes de façon globale, les théologiens moralistes se réapproprient les documents et y distinguent une façon neuve de vivre l’existence chrétienne, et d’étayer le jugement moral, axe central du texte conciliaire. L’inquiétude, en raison de la complexité des problèmes contemporains, exige, non un retour à des réponses toutes faites et faussement sûres mais une capacité d’élaboration du jugement éthique. « L’Église dans le monde de ce temps » (Gaudium et spes) propose un regard inédit sur Dieu et sur l’homme, une invitation à une « conversation » — dira Paul VI — entre Église et monde. Elle apportera un changement considérable dans la manière d’accueillir le monde, d’en partager les inquiétudes et les espoirs, de proposer un art de la réflexion éthique partageable par tout homme de bonne volonté et impérieux pour les chrétiens. Afin de faire la vérité, dans un monde en mouvement permanent, une unique communauté de destin.

Après avoir souligné la dignité de l’intelligence, la réflexion du concile insiste fortement sur la présence au cœur de tout homme d’une loi morale appartenant à l’initiative du Créateur. Cette loi intérieure inscrite dès la création, oblige la conscience à discerner le bien du mal, et à choisir le bien pour répondre à la vocation qui nous convoque tous et chacun : aimer sans cesse et davantage. Cette loi est constitutive de l’humain, et c’est elle - trace et présence du Christ au plus intime de l’intime - qui fonde la dignité, son caractère inaliénable, toujours respectable, de tout individu, de par sa seule appartenance à l’humanité. Cette loi intérieure est « voix de Dieu », dira le Concile, « inscrite par Dieu au cœur de l’homme » (GS, 16). La conscience sera donc l’espace où en totale liberté, chacun décidera ce qu’il veut être et désire devenir, à l’écoute d’un appel que même, écrit Saint Paul, les païens entendent s’ils sont attentifs à leur intériorité (cf. Rom 2,15). Ainsi Vatican II va-t-il donner un poids inédit à la dignité humaine pensée comme « créationnelle » et au respect de la conscience personnelle. Il va souligner comme jamais le lien indéfectible de cette conscience avec la liberté, puisqu’elle désigne « le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu [7], et où sa voix se fait entendre » (GS, 16).

 Un concile invitant à une recherche commune du bien

À l’heure où la liberté prend tant de place dans les consciences, les Pères de Vatican II ne se contentent pas de reprendre une lecture hâtive de la doctrine thomasienne [8] sur l’importance de la liberté personnelle, chacun devenant véritablement lui-même qu’à l’aune des décisions qui sont véritablement siennes. Les Pères conciliaires veulent mettre l’accent sur la responsabilité de l’homme quant à la formation, l’éclairage, l’éducation de sa conscience. On sait la formule classique : « responsable devant sa conscience, l’homme est d’abord responsable de sa conscience ». Ce second aspect retiendra l’attention du concile : « par fidélité à la conscience, les chrétiens, unis aux autres hommes, doivent chercher ensemble la vérité et la solution juste de tant de problèmes moraux que soulèvent aussi bien la vie privée que la vie sociale » (GS, 16). Autrement dit, on ne peut se contenter de penser et de dire que l’on « aurait sa conscience pour soi ». Car encore faut-il accorder les émotions primaires et les jugements impulsifs à la raison droite. Invitation est ainsi faite à la reconnaissance humble que la « voix de Dieu » n’est pas automatiquement perçue avec justesse, de façon pertinente, fondée sur une raison sans faille. Distinguer et juger ce qui est bien et bon s’impose alors comme un labeur courageux et responsable pour l’individu comme pour les communautés politiques et sociales (cf. GS, 16). Lorsque cet effort de quête inlassable et exigeante est négligé, la liberté se paralyse et « l’habitude du péché rend peu à peu (la) conscience presque aveugle » (id 16). La liberté de conscience a donc du prix si de notre part elle a un « coût ». La clairvoyance, la volonté, la distance intérieure s’imposent à elle au titre très noble de la responsabilité. C’est dans ce travail que se déploie, pour le croyant, le mystère pascal lui-même, cœur de la foi.( GS, 2)

 Attentes et nécessités pour le temps qui vient

Dans la fidélité même aux profondes avancées éthiques dues au concile, quarante ans après des réflexions nouvelles s’imposent.

D’abord parler du concile ne suffit pas. L’approfondissement de cette parole magistérielle fondamentale doit se poursuivre et sa relecture importera d’autant plus qu’il semble qu’avec le temps, on en oublie la nouveauté et on s’éloigne de son esprit : le souci parfois dominant de « l’identité chrétienne » prend le pas sur l’audace de la compréhension du monde au regard même de la foi et de son trésor. Car si les Pères conciliaires n’ont proposé aucunes recettes -ce que l’on pouvait craindre à l’époque -, ils ont tenu à donner à l’Église une direction, un élan, un insatiable goût du monde [9], car c’est le lieu où Dieu se tient, compagnon de toute humanité qui peine et cherche. Maître de liberté.

Ensuite des sujets importants furent peu exploités. Si l’importance du dialogue est soulignée, qu’en est-il du débat au cœur de l’Église elle-même ? À propos de la liberté de conscience, priorité incontestable de l’éthique de Vatican II, comment articuler cette liberté affirmée avec des impératifs magistériels légitimes ? Comment situer la possible dissension ? À tout le moins les différences de sensibilité. L’éthique théologique demande à être fondée sur la parole échangée, écoutée, et prise en compte par l’autorité. En chaque baptisé, une nouveauté de vie révèle quelque chose du mystère du Christ, centre de l’éthique. Disciple du seul Maître qui doit, lui aussi, éclairer son jugement, sa connaissance, grâce au travail du magistère. Labeur impératif de l’hospitalité mutuelle.

Ensuite, sont à retrouver et à prolonger le dialogue et la solidarité [10] avec le monde. Pour que la morale soit humanisante - et tel est bien son projet – elle se doit d’être humanisée. S’impose alors une relation à tout homme, quel que soit son chemin d’existence, son style de vie, pour lui rendre compte, avec douceur, qu’en Jésus, l’humanité de Dieu, il est toujours une espérance possible.

Le chrétien est un guetteur d’actualité. Les évêques présents au concile ne pouvaient entrevoir les problèmes que la science, les techniques, les technologies qui, dans le domaine médical en particulier, interrogeraient l’homme [11]. Et comment penser les mutations de société dues aux changements de mœurs avec les questions parfois abyssales qu’elles posent telles le droit de l’enfant, le sens de la sexualité, les différences structurantes de l’anthropologie. Ils ne pouvaient mesurer non plus les drames qu’un libéralisme sauvage engendreraient dans les secteurs financiers, économiques et sociaux. Or les injustices méprisant les pauvres, les lois fabriquant des exclus, sans logement, sans papiers et sans soins deviennent intolérables et imposent une réflexion mondiale en vue d’une pratique redonnant à chacun les ressources pour vivre et la dignité pour exister [12].

Trois questions pourraient traverser les interrogations contemporaines, en fidélité au travail et aux inspirations de Vatican II :

- Qui est l’homme ?

- Proposer un « art de l’existence ».

- Ne pas renoncer à penser l’universel.

Et retenons surtout qu’un concile est un événement — essentiel, fondateur — de la vérité sans cesse en recherche et dont l’Église est dépositaire. Il ne peut être toute la vérité dans son éternité. Il appartient - comme une tâche confiée par le Seigneur lui-même au jour de l’ascension - au pasteur, au croyant, au théologien, de promouvoir et prolonger non seulement la lettre mais l’esprit de Vatican II. Cet élan n’est pas une fuite aveugle à la poursuite de désirs inassouvis ou de changements fondés sur des espoirs irraisonnés, mais une interprétation et une inspiration habitées par l’Esprit dont Jésus a promis qu’il nous conduirait vers la plénitude de l’homme à travers la patience du temps. La constitution emblématique Gaudium et spes, cette joie fondée sur l’espérance, ne dit d’ailleurs pas autre chose qu’un aujourd’hui que demain appelle à travers la voix et les cris du monde.

Vous n’avez pas reçu un esprit qui vous asservisse et vous ramène à la peur, mais vous avez reçu un esprit qui fait de vous des fils adoptifs. Rm 8,15-16.

Véronique Margron et Patrice Pauliat, théologiens moralistes, Faculté de Théologie – Université Catholique de l’Ouest (Angers).

[1] Le format de cet article nous oblige à un éclairage très partiel de Vatican II quant à la question de la place des questions éthiques et de la théologie morale. Nous avons à dessein retenu une question fondamentale pour les débats contemporains : la conscience, en essayant d’en pointer toute la complexité. Elle qui est souvent instrumentalisée pour nombre de causes.

[2] Pour notre article, les termes « morale » et « éthique » seront équivalents, sauf précision contraire.

[3] Yves Congar, l’appel de Dieu, in Le peuple de Dieu dans l’itinéraire des hommes. Actes du 3e Congrès de l’Apostolat des laïcs (Rome 11-18 octobre 1967), vol1, Rome 1968 p. 103 et ss.

[4] Sous la direction de Ph. Bordeyne et Laurent Villemin, Vatican II et la théologie. Perspectives pour le XXIe siècle, Cogitatio Fidei, Cerf, Paris 2006

[5] « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. » (GS 1)

[6] « Marqués par une situation si complexe, un très grand nombre de nos contemporains ont beaucoup de mal à discerner les valeurs permanentes. » (GS 4) « Une évolution aussi rapide, accomplie souvent sans ordre et, plus encore, la prise de conscience de plus en plus aiguë des écartèlements dont souffre le monde, engendrent ou accroissent contradictions et déséquilibres. » (GS 8) « L’homme prend conscience que de lui dépend la bonne orientation des forces qu’il a mises en mouvement et qui peuvent l’écraser ou le servir. C’est pourquoi il s’interroge lui-même. » (GS 9)

[7] Dans l’Antiquité, Socrate voyait déjà la voix de Dieu dans la conscience humaine. Il choisira de mourir plutôt que de se refuser à son appel intérieur. (cf. Platon, Apologie de Socrate, 39c-40d)

[8] Une interprétation de saint Thomas a parfois été très restrictive et répétitive. La doctrine thomasienne vise à redonner à cette œuvre toute sa sève. Lors du Concile, c’était par exemple un des défis des pères Congar et Chenu.

[9] « Les catholiques ont-ils encore le goût du monde », J.F. Bouthors, La Croix du 9 juillet 2009.

[10] Louis-Joseph Lebret a joué un rôle important durant la rédaction de Gaudium et spes, notamment pour ressourcer la morale sociale dans la pensée des Pères de l’Église. Mais le texte conciliaire voté n’inclura pas le lien essentiel entre la charité et la vie sacramentelle. Voir : Louis-Joseph Lebret, Montée humaine, Paris, Les Éditions ouvrières, 1951, p. 131.

[11] On lira ici, avec grand intérêt et profit La Bioéthique, Propos pour un dialogue, Mgr P. d’Ornellas et les évêques du groupe de travail, Lethielleux.DDB, 2009

[12] On étudiera ici, avec une grande attention la dernière encyclique de Benoît XVI Caritas in Veritate, comme un document qui doit orienter notre vision du monde. Répondre à la question du Christ : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » devrait orienter l’axe de notre vie. Car alors réalité la plus importante devient la relation et il nous faut construire sur le roc de l’éthique plutôt que sur le sable du déterminisme, dans le souci du plus fragile.

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