Faculté de théologie — Université catholique de l’Ouest (Angers, France)

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facile Fidei Donum : d’une Église qui envoie à une Église d’envoyés

10 octobre 2009| Frédérique Poulet

À l’occasion de la Semaine de prière pour la mission, commentaire de l’encyclique Fidei donum.

 Le contexte

On ne peut comprendre la nouveauté qu’apporte l’encyclique Fidei donum à la théologie de la mission que si on la resitue dans le contexte lointain puis immédiat. Tout d’abord il nous faut considérer le contexte lointain en lien avec ce que j’appellerais à la suite de David J. Bosch, [1] qui s’inspire de la théorie des paradigmes de Thomas Kuhn, le paradigme missionnaire des Lumières dont l’encyclique hérite tout en s’en plaçant à distance. Qu’est-ce donc que ce paradigme ? Il ne s’agit nullement d’une période historique mais plutôt d’un schéma, d’une façon de penser la mission qui traverse les âges. Ainsi on pourrait dire aujourd’hui que la théologie de la mission est toujours marquée par le paradigme du témoignage présent dans l’église primitive ainsi que par le paradigme de l’itinérance caractéristique des communautés pauliniennes. Cela ne signifie pas que nous soyons toujours à l’époque de la primitive Église. Il s’agit d’un accent de la mission né à une époque et qui traverse les âges. Toujours selon David J. Bosch, on pourrait définir le paradigme des lumières à partir de deux passages du Nouveau Testament caractéristiques de cette dynamique : un appel tiré du livre des actes des apôtres et une affirmation johannique : « Passe en Macédoine, viens à notre secours » Ac 16,9 et « je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance » Jn 10,10.

 Le paradigme des Lumières

« Passe en Macédoine, viens à notre secours » Ac 16, 9

Le paradigme missionnaire des Lumières, marqué comme son nom l’indique par le contexte des philosophies des Lumières, place l’être humain et l’individu au centre de ses préoccupations. Dans ce contexte, les missionnaires se sentent envoyés par Dieu auprès de ceux qu’ils considèrent comme leurs frères et sœurs en Jésus-Christ pour leur apporter la bonne nouvelle de l’Évangile mais aussi solidarité et amour fraternel. Les missionnaires font preuve d’une générosité étonnante au service de tout l’homme, leur frère en Jésus-Christ. Au nom de l’Évangile et de l’estime pour l’être humain qui a valeur en soi, ils ont à coeur de faire accéder les païens à la béatitude que Dieu leur propose et ne lésinent sur aucun effort. C’est dans ce contexte qu’on allie ce qu’on appelle à l’époque le service des âmes et le service des corps (création de dispensaires, d’écoles, de missions polyvalentes). Marqués par la réalité du progrès, en particulier scientifique, et imprégnés par le contexte philosophique des lumières, les missionnaires se doivent de proclamer le salut à des personnes prises individuellement et de les secourir, de les aider à sortir de leur misère aussi bien religieuse que matérielle. À l’époque on décrit souvent la vie des païens comme sinistre et l’on se fait un devoir de leur apporter le développement et le progrès technologique. C’est d’ailleurs avec la naissance de ce paradigme- plus particulièrement à partir du XIXe siècle- que le terme de « pauvres  » va apparaître et être utilisé pour désigner les personnes à qui on destine l’évangélisation. Les récits des missionnaires racontent alors à l’envie les tristes réalités de la condition humaine auxquelles ils essaient de remédier. En offrant son secours aux populations qui vivent dans les ténèbres et le dénuement, le missionnaire apporte une vision du monde qui semble correspondre à l’épanouissement et au bien-être de la personne humaine et qui est marquée par une forte centralisation européenne. On met ainsi en place des programmes tout à fait louables de développement dans le Tiers Monde et on transplante un idéal de modernisation occidentale en même temps que l’idéal évangélique.

« Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance » Jn 10, 10.

Dès lors, l’impératif missionnaire des Lumières s’accompagne d’impératifs culturels. On place au centre de la mission le verset de Jn 10,10. « Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance  ». Ainsi, la mission chrétienne, marquée par un fort ethnocentrisme occidental est perçue comme également porteuse d’un progrès technologique et social. Cela se vit au détriment d’une juste appréciation de la culture des populations autochtones. Les missionnaires du XIXe siècle et peut-être encore du début du XXe siècle sont persuadés que seul le christianisme occidental peut constituer la base d’une civilisation viable. Je cite ici le programme missionnaire de Mgr Truffet, nommé vicaire apostolique des deux Guinées en 1847 parce que d’une part il est révélateur de l’esprit missionnaire de l’époque et d’autre part parce qu’il s’agit d’un discours écrit dans la droite ligne de l’Instruction Neminem Profecto de 1845 de Grégoire XV qui relance les missions. Il écrit : « Nous ne croyons pas que l’Évangile et l’Église puissent s’établir solidement dans une contrée sans y amener la civilisation ou sans en perfectionner les usages et les institutions qu’elle aurait déjà. » [2] Ainsi, les missionnaires, dans un élan de très grande générosité, persuadés que les lumières de l’occident accordent une vraie valeur à la personne humaine dont elles favorisent la vie, travaillent à l’expansion de la foi et de la culture occidentale. Ils transplantent partout un idéal de modernisation issu du modèle occidental. Mais ce paradigme qui a longtemps marqué la théologie de la mission va connaître une certaine remise en cause puis un désaveu provoqués par les deux guerres mondiales.

 La remise en cause des deux guerres mondiales

« Moi qui chaque jour entends dire : Où est-il, ton Dieu ? » Ps 42,4

Malgré l’enthousiasme pour la mission du XVIIIe siècle dans le monde anglo-saxon et du XIXe siècle dans le monde francophone (les différentes congrégations missionnaires diocésaines sont fort nombreuses à cette époque), la première moitié du XXe siècle va être témoin d’un abandon progressif du paradigme des lumières comme fondement de la mission. On voit d’abord émerger, à la suite de la première guerre mondiale- et en particulier en raison des conflits avec les missionnaires allemands- la séparation entre la politique coloniale et la mission, séparation confirmée en 1919 par la lettre encyclique Maximum Illud de Benoît XV. La mission commence alors à être pensée indépendamment de l’idée de progrès et de transformation de la société par l’apport des bienfaits de la civilisation occidentale. C’est alors et quasiment dans la même dynamique que la lettre encyclique Rerum Ecclesiae écrite par Pie XI en 1926 préconise la formation du clergé autochtone, la naissance du laïcat chrétien et le développement de la vie religieuse dans les pays de mission. Elle fait entrevoir du même coup la fin du paradigme missionnaire caractérisée par le verset des actes « Passe en Macédoine, viens à notre secours. » Ac 16,9.

De plus, peu à peu, — et les tristes réalités de la seconde guerre mondiale, en particulier après la découverte des camps de concentration, vont en être le principal vecteur — on remet en question une civilisation sûre de son bon droit ainsi que sa capacité à servir et à promouvoir l’humain. L’exportation des « valeurs » occidentales ne constitue plus un moteur, elles ne sont plus reconnues comme aptes à favoriser la vie en abondance. Bien entendu on ne passe pas ainsi brutalement d’un paradigme à un autre et on retrouve des réminiscences du paradigme des lumières. Par exemple, dans l’encyclique Evangelii Praecones sur les développements des missions publiées par Pie XII le 21 juin 1951 comme en témoigne la présentation [3] de l’Encyclique dans la Documentation catholique de l’époque. « Ces trois documents pontificaux (Rerum Ecclesiae, Maximum Illud et Evangelii Praecones) constituent malgré leur diversité de présentation, une magnifique synthèse des obligations, des vertus, des règles d’apostolat des missionnaires catholiques et témoignent aussi des services rendus par les missionnaires à la civilisation du monde et à l’évolution culturelle des peuples. ». Ainsi apparaissent les termes civilisation et évolution culturelle, somme toute assez révélateurs du paradigme missionnaire des lumières.

 L’Encyclique Fidei Donum : 21 avril 1957

Héritière du paradigme des Lumières

L’encyclique Fidei Donum publiée le 21 avril 1957 n’est pas exempte de réminiscences de ce paradigme. Je ne citerai que quelques passages à titre d’exemples : « Nous formons des vœux pour que se poursuive en Afrique une œuvre de collaboration constructive … capable d’étendre à ces populations, riches de ressources et d’avenir, les vraies valeurs de civilisation chrétienne qui ont déjà porté tant de bons fruits en d’autres continents ». FD n° 6 ou encore « que tous les fils de l’Église se convainquent d’être liés par l’obligation d’apporter sans retard une aide plus efficace aux hérauts de l’Évangile qui prêchent la vérité qui sauve aux quelques 85 millions d’Africains de race noire encore attachés aux croyances païennes » FD n° 8.

Néanmoins, on relève aussi dans l’encyclique la marque de la désillusion provoquée par la remise en question de la civilisation occidentale :

« La plupart des territoires traversent une phase d’évolution sociale, économique et politique, qui est de grande conséquence pour leur avenir et il faut bien reconnaître que les nombreuses incidences de la vie internationale sur les situations locales ne permettent pas toujours aux hommes les plus sages d’en conduire les habitants à ces progrès d’une vie plus affinée que demande la vraie prospérité des populations. » FD n° 6

« Nous savons malheureusement que le matérialisme athée a répandu en bien des contrées d’Afrique son virus de division, attisant les passions, dressant les uns contre les autres peuples et races, prenant appui sur des difficultés réelles pour séduire les esprits par de faciles mirages ou semer la révolte dans les cœurs. » FD n°7

« Au moment où se cherchent des structures nouvelles et où certains peuples risquent de s’abandonner aux prestiges les plus fallacieux de la civilisation technique… les Africains qui parcourent en quelques décades les étapes que l’Occident a mis plusieurs siècles à accomplir sont plus facilement ébranlés et séduits par l’enseignement scientifique et technique qui leur est dispensé, comme aussi par les influences matérialisantes qu’ils subissent. » FD n° 9.

Ainsi, l’encyclique Fidei donum porte la marque de la fin d’un paradigme missionnaire. Elle est également un des premiers textes porteurs d’un nouveau paradigme missionnaire qui trouvera tout son déploiement à Vatican II, en cela elle constitue vraiment un tournant important dans la théologie de la mission.

Fondatrice d’un nouveau paradigme

L’encyclique se situe dans la continuité des textes du XXe siècle qui sépare l’évangélisation et l’apport culturel occidental. Il s’agit d’une encyclique qui parle déjà et de façon prophétique (et l’article de Mgr Olivier de Berranger dans la documentation catholique du 18 mars 2007 le montre bien [4]) de la proposition de la foi. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit là du thème principal. En effet Pie XII a un souci viscéral pour la transmission de la foi. Mgr de Berranger écrit qu’il est : « un Pape travaillé jusqu’à l’angoisse par une véritable hantise apostolique face à l’immense portion d’humanité qui n’a pas été atteinte par la bonne nouvelle. » [5] Le mot foi (qui revient 34 fois) et le souci de sa transmission par « l’établissement de l’Église chez de nouveaux peuples » FD n° 4 constituent le leitmotiv de l’encyclique. Cette dernière s’ouvre, en effet, par une action de grâce pour le don de la foi qui constitue le lien entre les différentes communautés chrétiennes et qui doit susciter, de la part des fidèles, un mouvement de charité et de responsabilité « cette foi nous introduit dans les secrets mystères de la vie divine, en elle reposent toutes nos espérances et elle constitue dès ici bas le lien de la communauté chrétienne » FD n° 1

La foi, un don et une responsabilité : « Comment rendrais-je au Seigneur tout le bien qu’il m’a fait ? » Ps 115,2 (Fidei Donum n° 1)

Dès le début de l’encyclique, le pape Pie XII rappelle les fondements de la dynamique missionnaire : parce qu’il a reçu le don surnaturel de la foi, à tout chrétien incombe la responsabilité missionnaire. « L’esprit missionnaire qu’anime le feu de la charité est en quelque sorte la première réponse de notre gratitude envers Dieu : pour la foi que nous avons reçue de vous, voici que nous vous offrons, Seigneur, la foi de nos frères. » FD n° 1. La foi est présentée par le pape Pie XII comme une richesse dont les pays d’ancienne chrétienté ne peuvent rester les seuls dépositaires face au reste du monde en attente de la bonne nouvelle du salut : « Considérant la foule innombrable de nos fils qui spécialement dans les pays d’ancienne chrétienté, bénéficient des richesses surnaturelles de la foi. Et par ailleurs la foule plus innombrable encore de ceux qui attendent toujours le message du salut. » FD n° 2.

L’encyclique rappelle ensuite le souci que tout chrétien, de par son baptême, et tout particulièrement les prêtres, doit avoir du salut de leurs frères. De même que la foi est la foi de toute l’Église, de même la charge d’annoncer le salut incombe ainsi à l’Église tout entière : « Dieu veuille qu’à notre appel l’esprit missionnaire pénètre plus profondément au cœur de tous les prêtres et par leur ministère enflamme tous les fidèles. » FD n° 2. Certes la vision de l’Église ici proposée est encore marquée par la prééminence du rôle des prêtres dans l’évangélisation et ne nomme pas le baptême comme source de la mission pour tous les fidèles, mais déjà on relève quand même le désir que l’esprit missionnaire enflamme tous les fidèles.

Après ce prologue qui traite donc du souci de la transmission de la foi et du salut de l’humanité, Le contexte dans lequel l’encyclique a été publiée est précisé au numéro trois qui décrit des besoins apostoliques immenses dans les différents continents, le pape invite à poser le regard sur l’Afrique : « Il nous a semblé opportun d’orienter aujourd’hui vos regards vers l’Afrique, à l’heure où celle-ci s’ouvre à la vie du monde moderne et traverse les années les plus graves peut-être de son destin millénaire. » FD n° 3

L’Afrique s’ouvre à la vie du monde moderne. Il est évident que lorsqu’on dit ici moderne on pense occidental. N’oublions pas que nous sommes encore porteurs d’une certaine propension à observer le monde depuis l’Europe. La conclusion de l’encyclique est assez révélatrice « dans la confiance que par la grâce de Dieu, les Missions pourront enfin porter jusqu’aux extrémités de la terre les lumières du christianisme et les progrès de la civilisation. » FD n° 36. Mais, en même temps, nous sommes en 1957 et le monde moderne n’est à l’évidence plus perçu comme celui qui peut être porteur des valeurs évangéliques. Pie XII rappelle que les populations sont en danger. Le progrès technologique ne fait pas tout pour l’homme. Il s’élève au n° 7 « contre un matérialisme athée ».

Selon Pie XII il y a donc urgence à transmettre la foi car le contexte laisse augurer de mises en danger de la capacité à accueillir la foi : « Au moment où se cherchent des structures nouvelles et où certains peuples risquent de s’abandonner aux prestiges les plus fallacieux » FD n° 9. Évidemment ici les mots du pape doivent être resitués. Ils restent marqués par une certaine idéologie qui parfois peut faire fi de toute visée œcuménique. « Ces diocèses ou vicariats apostoliques doivent, en effet, développer sans retard les Œuvres indispensables à l’expansion et au rayonnement du catholicisme.  » FD n° 12. On ne craint d’ailleurs pas de mettre au nombre des dangers la concurrence ecclésiale : « Vingt prêtres de plus dans telle région permettraient aujourd’hui d’y planter la croix alors que demain cette terre, travaillée par d’autres ouvriers que ceux du Seigneur, sera peut-être devenue imperméable à la vraie foi. » FD n° 11. Mais ce qu’il faut surtout retenir c’est l’importance et surtout l’urgence de fonder l’Église et de « satisfaire les besoins religieux et culturels d’une génération qui risquerait, faute d’aliments suffisants, d’aller chercher hors de l’Église sa nourriture.  » FD n° 12

Dans une nouvelle situation ecclésiale : l’Église en Afrique.

La situation de l’Église qui est en Afrique est ensuite décrite. L’encyclique prend acte de l’effort missionnaire qui a permis de travailler à la constitution d’Églises autochtones. Il salue le travail des missionnaires du passé qui, par leur zèle et parfois le sacrifice de leur vie, ont annoncé l’Évangile de Jésus-Christ. » Ces résultats si réconfortants, des légions d’apôtres, prêtres, religieux et religieuses, catéchistes et collaborateurs laïcs les ont obtenus au prix d’un labeur dont Dieu seul connaît les sacrifices cachés » FD n° 5. Leur dévouement a permis de faire naître des communautés chrétiennes et des Églises locales avec un clergé autochtone comme le confirme le pape en citant d’ailleurs Evangelii Praecones de 1951 « Nous avons eu la joie surtout d’instituer en de nombreux pays la hiérarchie ecclésiastique et d’élever déjà plusieurs prêtres africains à la plénitude du sacerdoce, conformément au « but dernier » du travail missionnaire qui est d’établir fermement et définitivement l’Église chez de nouveaux peuples. » FD n° 4. Dès lors, et c’est là tout l’intérêt de l’encyclique, cette situation nouvelle est corrélative d’une nouvelle étape de la mission. C’est maintenant à ces Églises locales constituées qu’incombe une nouvelle responsabilité face à la mission au sein de l’Église universelle. « Ainsi dans la grande famille catholique, les jeunes Église africaines prennent aujourd’hui leur place légitime, saluées d’un cœur fraternel par les diocèses plus anciens, leurs aînés dans la foi. » FD n° 4 et le n° 14 précise : « Si autrefois la vie de l’Église sous son aspect visible, déployait sa vigueur de préférence dans les pays de la vieille Europe d’où elle se répandait …vers ce qu’on pouvait appeler la périphérie du monde ; aujourd’hui, elle se présente au contraire comme un échange de vie et d’énergie entre tous les membres du Corps mystique du Christ sur la terre.  »

Ce numéro de Fidei Donum va retenir notre attention. Il est révélateur d’un changement paradigmatique important que nous pouvons exprimer selon la formule suivante :

Une Église : Corps mystique du Christ

L’un des mots clé de ce changement est le suivant : Corps mystique en latin Mystici corporis. Le pape puise le fondement théologique de l’appel Fidei Donum dans l’encyclique qu’il a écrite quelque quatorze ans plus tôt en 1943 sur la théologie du corps mystique, Mystici corporis. Or, comme l’a souligné le jésuite Avery Dulles dans une étude de 1976 [6], à chaque modèle d’Église (et il en identifie cinq dont l’Église corps mystique du Christ) correspond une interprétation de la relation Église et mission. Ainsi, en considérant l’Église non plus comme institution ou comme héraut (ce qui était encore le cas dans Evangelii Praecones qu’on peut traduire par « hérauts de l’évangile ») Pie XII pose les fondations d’un nouveau paradigme missionnaire qui comme nous le verrons trouvera sa pleine expression dans les textes du concile Vatican II. Il se réfère ainsi à l’Église comme Corps du Christ et cite d’ailleurs l’encyclique Mystici Corporis en sa première partie : « Que si, dans notre organisme mortel, lorsqu’un membre souffre, tous les autres souffrent avec lui, les membres sains prêtant leur secours aux malades, de même dans l’Église, chaque membre ne vit pas uniquement pour lui, mais il assiste aussi les autres, et tous s’aident réciproquement, pour leur mutuelle consolation aussi bien que pour un meilleur développement de tout le corps. » FD n° 15. Pie XII manifeste que, pour lui, l’expression corps mystique est la plus apte à qualifier l’Église. Que signifie une telle qualification ? La référence à Mystici Corporis, montre que l’Église est vraiment Corps du Christ en un sens qui n’est pas purement métaphorique ou moral mais bien réel. Cela a des conséquences sur la théologie de la mission car c’est alors l’Église tout entière, comme Corps, qui devient missionnaire puisque chaque membre doit porter le souci des autres membres. Pie XII fait une référence explicite à la première lettre aux Corinthiens au chapitre 12, 26 et à nouveau à Mystici Corporis « de même dans l’Église chaque membre ne vit pas uniquement pour lui mais il assiste aussi les autres » FD n° 15. La mission est d’ailleurs qualifiée d’ « échange de vie et d’énergie entre tous les membres du Corps mystique du Christ sur la terre. » FD n° 14. Par membre, le Pape Pie XII entend chaque Église locale (et nous pouvons voir ici déjà l’annonce de l’ecclésiologie du concile Vatican II). C’est d’ailleurs aux Évêques qui président à ces Églises locales que le Pape adresse un appel particulier : « Si chaque évêque n’est pasteur propre que de la portion de troupeau confiée à ses soins, sa qualité de légitime successeur des Apôtres par institution divine le rend solidairement responsable de la mission apostolique de l’Église ». FD n° 17 Il rappelle également : « Chacun est appelé à prendre sa part dans un esprit de vive charité, de cette sollicitude de toutes les Églises » FD n° 16. Ces numéros sont très importants, ils nous permettent d’affirmer qu’avec cet appel à la solidarité entre Églises locales la mission est complètement renouvelée. De « mission vers les autres » qui partait de la vieille Europe vers les pays à évangéliser, elle devient « mission avec les autres ». Pie XII soustrait ainsi au mot mission son sens territorial pour amplifier sa dimension proprement ecclésiale Cette solidarité entre les membres scelle la naissance d’une nouvelle dynamique ecclésiologique. On pourrait dire que l’intuition de Fidei Donum, en prenant sa source dans Mystici Corporis, ouvre un nouvel horizon à la mission. C’est ainsi l’Église entière, Corps mystique du Christ sur terre, qui est chargée d’annoncer la foi. On observe alors un nouveau changement paradigmatique que l’on pourrait qualifier ainsi : avec l’encyclique Fidei Donum on passe d’une mission centrée sur l’intégration à l’Église à une Église Corps missionnaire tout entière centrée sur la mission retrouvant ainsi une nouvelle compréhension de « la catholicité [qui] est une note essentielle de la vraie Église » FD n° 18.

D’une Église qui envoie à une Église d’envoyés

Une fois ces fondements théologiques posés, le pape lance alors un triple appel. Il s’agit encore une fois de trois réalités inséparables. Tout d’abord un appel à la prière, à la générosité puis pour certains au don d’eux-mêmes dira le n°19. Pour bien comprendre la théologie de Fidei Donum, il est intéressant de s’arrêter au n° 20. En bonne liturgiste, je ne peux résister à la tentation de considérer les temps liturgiques évoqués par Pie XII. Elles permettent de mieux saisir quelle est son intention profonde. Il ne retient pas uniquement une dynamique pentecostale — dont il cite pourtant la préface toujours au n° 20 — mais mentionne aussi le temps de l’avent et la fête de l’épiphanie. Et ici encore une fois nous avons la confirmation que la question de la foi et du salut de l’humanité sont au coeur des préoccupations de cette encyclique. À la suite de Mgr de Berranger j’oserais parler d’une encyclique sur la mystique incarnée de la mission. Le Pape se réfère à son Encyclique du 11 novembre 1947 Mediator Dei pour faire le lien entre l’eucharistie et le Corps mystique : « toute messe célébrée est essentiellement un acte d’Église …c’est donc l’Église tout entière qui par le Christ présente au Père l’offrande sainte » FD n° 21. Certes le langage employé est encore anté-conciliaire mais il est très intéressant de relever combien cette encyclique est déjà porteuse de germes de l’ecclésiologie conciliaire. C’est donc l’Église tout entière qui célèbre et qui est missionnaire. Chaque membre du Corps se trouve pris dans la dynamique eucharistique comme dans la dynamique de la mission.

Le second appel est un appel à la générosité mais avec un déplacement. Pie XII sait que la situation des diocèses de la vieille Europe n’est plus aussi florissante qu’aux siècles précédents. Il s’agit d’un appel à la générosité d’une Église de pauvres vers une Église de pauvres et un accent porté sur le don de soi et la solidarité entre diocèses qui permettent de ne pas laisser sans fruits apostoliques le don de la foi reçue. « Nous n’ignorons pas la dureté des temps actuels et les difficultés des diocèses anciens d’Europe ou d’Amérique » FD n° 25 « Que ces diocèses éprouvés ne se ferment pas à l’appel des missions lointaines » FD n° 28 « la générosité d’un diocèse pauvre envers de plus pauvres que lui ne saurait l’appauvrir ». On est loin d’une Église qui jusque là transplantait son savoir faire aux plus pauvres. Ce schème n’est pas encore complètement mort car on parle ensuite de « veiller à l’assistance spirituelle des jeunes Africains et Asiatiques » en étude » privés des cadres sociaux naturels de leurs pays [alors que] des influences matérialisantes s’exercent fortement sur eux et que des associations athées s’efforcent de gagner leur confiance  » FD n° 30 mais il laisse place à un appel prophétique qui donnera à l’encyclique sa pérennité à savoir l’appel à une nouvelle forme de missionnaires. Ceux que l’on appellera les « Fidei Donum ». L’encyclique Fidei Donum est invitation à répondre au don de la foi par le don de soi.

Du don de la foi au don de soi : « Oui, malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! » 1 Co 9,1

Cet appel, contrairement aux précédents, ne s’adresse pas à un corps spécialisé de missionnaires mais invite chaque évêque, chaque prêtre n°31, chaque fidèle laïc n° 32 en tant que membre du Corps mystique du Christ à vivre un don de soi solidaire des autres membres. Il est marqué par la limitation dans le temps « pour une durée limitée » n° 31. Le texte parle « de forme d’entraide plus onéreuse » mais qui permet de répondre à cette injonction qu’entend chaque Église locale : « Oui, malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! » 1Co 9,1. Avec Fidei Donum cette injonction peut prendre corps au-delà des strictes frontières du diocèse. Un souffle missionnaire peut passer d’un membre du Corps mystique à l’autre insufflant ainsi de nouvelles formes de service de l’annonce et de la proposition de la foi. Elle permet à la proposition de Saint Augustin citée à la fois dans Mystici Corporis au n° 15 et dans Fidei Donum au n° 16 de trouver une expression nouvelle : « Si tu veux aimer le Christ, étends la charité sur toute la terre, car les membres du Christ sont sur la terre entière. » Cette dynamique se trouvera d’ailleurs étendue de l’Afrique à l’Amérique latine le 25 septembre 1961 par une lettre de Jean XXIII adressée au cardinal Liénart. Elle sera largement relayée dans les différentes semaines religieuses dont celle d’Angers du 29 octobre 1961 en ces termes : « Le Saint Père lance un nouvel et angoissant appel en faveur de l’Amérique latine. Il souhaite que les diocèses de France…. fournissent à ce continent particulièrement défavorisé les prêtres qui lui manquent si cruellement » et permettra de vivre ainsi une solidarité avec les diocèses d’Amérique Latine.

Fidei Donum : un texte prophétique, précurseur de l’ecclésiologie de Vatican II

Tout comme Mystici Corporis 1943 et Mediator Dei 1947 deux documents cités dans l’encyclique ont marqué respectivement un tournant au niveau théologique et liturgique, Fidei Donum marque un tournant dans la théologie de la mission et prépare déjà le terrain à l’ecclésiologie de Vatican II. Je me contenterai de considérer la postérité de Fidei Donum en regardant quels documents témoignent de son héritage. Fidei Donum est d’abord citée dans la constitution sur l’Église, Lumen Gentium, qui reprend d’ailleurs parmi les images de l’Église au chapitre Ier n° 7 : l’Église Corps mystique du Christ. De même au chapitre II n° 17 Lumen Gentium traite du caractère missionnaire de l’Église. La constitution reprend d’ailleurs la citation de la première lettre aux Corinthiens « malheur à moi si je n’annonce pas l’évangile. » qui constituait l’un des points d’appui scripturaire de Fidei Donum. Elle se fait également l’écho de Fidei Donum, en donnant une large place à l’annonce de la foi et en reprenant également le thème de l’Église comme Corps. « En prêchant l’Évangile, l’Église attire à la foi ceux qui l’écoutent, elle les incite à professer cette foi, elle les dispose au baptême, les arrache à l’esclavage de l’erreur et les incorpore au Christ » (LG n° 17) Elle confirme la vision de la mission comme appartenant à chaque membre du Corps du Christ telle que l’a exprimée Fidei Donum. « À chacun des disciples du Christ incombe, pour sa part, la charge de jeter la semence de la foi » (LG 17). Au chapitre III sur la constitution hiérarchique de l’Église et en particulier sur l’épiscopat, au numéro 23, Fidei Donum est également citée deux fois. La constitution reprend les thèmes déjà évoqués dans l’encyclique de 1957 en particulier le lien de sollicitude entre les Églises locales : « chaque évêque…en tant que membres du Collège épiscopal … est tenu … d’avoir pour toute l’Église une sollicitude qui…contribue considérablement au bien de l’Église universelle. » Elle cite aussi l’attention aux membres souffrants et plus pauvres du Corps mystique puisqu’elle rappelle que le rôle de l’évêque est « d’inculquer aux fidèles l’amour de tout le Corps mystique du Christ, particulièrement des membres pauvres et souffrants … . Elle porte le même souci de la transmission de la foi puisqu’elle invite à « promouvoir toute activité commune à l’Église entière, spécialement celle qui tend à accroître la foi et à faire briller aux yeux de tous les hommes la lumière de la pleine vérité  ». On retrouve le modèle missiologique de Vatican II que Fidei Donum annonçait.

De même Fidei Donum a une postérité dans le décret Ad Gentes qui s’y réfère quatre fois ce qui montre bien l’enjeu missionnaire de l’encyclique. Elle est citée en particulier au chapitre I mais parmi de nombreux documents magistériels sur la mission et cette référence ne peut être qualifiée de significative. En revanche, elle est citée par trois fois au ch VI sur la coopération qui traite du devoir missionnaire de tout le Corps ecclésial et insiste sur le devoir missionnaire des communautés locales. Fidei Donum est pratiquement citée mot à mot par deux fois en particulier à propos du devoir missionnaire des Évêques au n° 38. « Puisque de jour en jour augmente le besoin d’ouvriers dans la vigne du Seigneur, et que des prêtres diocésains désirent avoir eux aussi un rôle toujours plus grand dans l’évangélisation du monde, le Saint Concile souhaite virement que les Évêques, réfléchissant à la très grave pénurie de prêtres qui empêche l’évangélisation de nombreuses régions, envoient à des diocèses manquant de clergé quelques-uns de leurs meilleurs prêtres qui se proposent pour l’œuvre missionnaire, et leur fassent donner la préparation nécessaire ; ces prêtres y accompliront en esprit de service, au moins pour une période, le ministère des missions »(4).

On la retrouve également dans le décret Christus Dominus sur la charge pastorale des Évêques au chapitre Ier sur le rôle des évêques vis à vis de l’Église universelle qui reprend encore quasiment mot à mot le texte sus cité et sur l’envoi de prêtres ainsi que des auxiliaires, religieux et laïcs, capables pour les missions et les pays souffrant du manque de clergé. »CD n° 6.

Plus que cette énumération des différents documents ce qu’il faut retenir c’est combien Fidei Donum est un document précurseur et annonciateur de l’ecclésiologie de communion que Vatican II déploiera. Cette communion est celle du Corps mystique tout entier missionnaire qui ne peut laisser dans le besoin l’un de ses membres souffrants de l’ignorance de la foi. Là est l’enjeu fondamental de Fidei Donum. Fidei Donum en ce sens peut-être reconnue comme l’encyclique qui a permis de prendre conscience de la catholicité de l’Église locale et de la communion ministérielle entre Églises. Ce sont là deux réalités que le concile confirmera, fera sienne et développera.

Fidei Donum : quelques points d’attention

Pour terminer après avoir montré tout le positif de l’encyclique je relèverais deux points d’attention. Le premier concerne la tendance à regarder l’Église entière comme Corps mystique missionnaire. Elle pourrait, à long terme, aboutir à ne plus considérer l’action missionnaire comme spéciale parmi les autres activités de l’Église. La théologie du Corps mystique fait voir la mission comme une action qui touche toute l’Église et qui est alors confiée à toute l’Église, Corps du Christ, en tant qu’elle participe à l’œuvre salvifique de Dieu. Cette théologie en elle-même ne pose pas de problème. Et, en effet, elle a été accueillie comme donnant un fondement plus large à la mission dans l’Église. Le problème n’est pas au niveau de la théologie, mais au niveau de la compréhension et de l’incidence pastorale. Si toute l’Église est pour la mission, « De sa nature l’Église est missionnaire. » [7] comment préserver et garder toute sa signification au rôle spécifique des instituts missionnaires ? On a fait bien des essais de réponse à ce problème, et, pourtant, la question ne semble pas résolue. Bien sûr, on peut dire que cela vient d’une compréhension insuffisante de la théologie exposée dans "Ad gentes ", mais on doit s’interroger : pourquoi cette incompréhension continue-t-elle aujourd’hui alors qu’il ne vient à personne l’idée d’interroger la réalité Fidei donum ? Et comment la dynamique Fidei Donum vient-elle confirmer l’identité et la spécificité de ceux qui ont une vocation de missionnaire ad gentes ? Autant de questions qu’il reste à creuser.

Le deuxième point d’attention et de réflexion concerne une demande presque exclusivement axée sur les prêtres. Certes Fidei Donum date de 1957, période encore faste par rapport au nombre de prêtres mais si nous considérons les n° 11 et 12 de Fidei Donum nous pouvons constater que les tâches proposées ne sont pourtant pas strictement ministérielles.

- fonder des collèges et répandre l’enseignement chrétien

- créer des organismes d’action sociale

- multiplier sous toutes ses formes la presse catholique

- se préoccuper des techniques modernes de diffusion et de culture

- donner un essor croissant à l’Action Catholique

Il y a peut-être à étendre la dynamique Fidei donum pour signifier une Église tout entière missionnaire. Question qui reste également à approfondir peut-être.

En conclusion je citerai Jean Paul II dans son encyclique Redemptoris Missio du 7 décembre 1990 qui parle au n° 68 des fruits de l’encyclique Fidei Donum en ces termes :

« Dans l’encyclique Fidei donum, Pie XII, avec une intuition prophétique, encouragea les évêques à donner quelques-uns de leurs prêtres pour un service temporaire des Églises d’Afrique, approuvant en même temps les initiatives qui existaient déjà dans ce domaine. Vingt-cinq ans plus tard, j’ai voulu souligner la grande nouveauté de ce document “qui a fait dépasser la dimension territoriale du service presbytéral pour l’ouvrir à l’Église tout entière”. Aujourd’hui, la valeur et la fécondité de cette expérience sont confirmées ; en effet, ceux qu’on appelle les prêtres Fidei donum mettent en évidence d’une manière singulière les liens de communion entre les Églises, ils fournissent un précieux apport à la croissance de communautés ecclésiales dans le besoin, et de leur côté ils reçoivent d’elles la fraîcheur et la vitalité de leur foi. »

[1] David J. Bosch, Dynamique de la mission chrétienne, Histoire et avenir des modèles missionnaires, Haho, Karthala, Labor et Fides, 1995 p. 349-464.

[2] P. Brasseur, « À la recherche d’un absolu missionnaire : Mgr Truffet, vicaire apostolique des Deux Guinées » in P. Coulon et P. Brasseur, Libermann, 1802-1852, Paris, Cerf, 1988, p. 463-464.

[3] DC n° 1098, 1er juillet 1951 p. 769.

[4] DC n° 2376, 18 mars 2007, p. 283-286.

[5] DC n° 2376, art. cit. p. 284.

[6] A. DULLES, Models of the Church, Dublin, Gill et Macmillan, 1976.

[7] AG 2.

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