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facile Jean-claude Dunyach, Déchiffrer la trame (1996, Atalante III)

18 mai 2009| Dominique Doucet

Dans un musée, deux lecteurs de tapis : déchiffrer le monde, sa vie comme on le ferait d’une trame. La réalité est tissée et ne se comprend bien que de l’autre côté.

La nouvelle [1] : « Dans le sous-sol du Musée des Civilisations se trouve la trace de leur passage ». Ainsi commence la nouvelle qui par la suite décrit l’activité de Laura Morelli et du narrateur. Elle, est conservatrice, lui un technicien, tous les deux sont chargés de la garde et de l’étude des tapis anciens qui se fait à partir de leur envers par une lecture digitale très fine :

« Nous, nous examinons leur envers, là où les points serrés se pressent les uns contre les autres comme les grains d’un sablier (10). »

Avant de prendre sa retraite, Laura décide de faire lire au narrateur dont elle veut faire son successeur, un tapis inachevé, sans valeur muséologique, qu’elle a dans son bureau. Le thème de la vie comparable à une tapisserie et de la réalité semblable à des fils noués plus ou moins fortement tissés est alors largement déployé.

« C’est curieux comme ce qu’on laisse derrière soi n’est rien d’autre qu’une trame dans la vie de ceux qui vous succèdent (13). »

Le narrateur qui est un élève doué, arrive à lire le tapis. Il le date du VIIIème siècle, d’origine Kurde. Commencé par une petite fille, il raconte son histoire : son mariage, la venue et la mort d’un enfant, la solitude, une retraite dans les montagnes et puis la rencontre mystérieuse avec quelqu’un qui noue les fils de telle manière que ce n’est plus humain. Puis l’arrêt brutal : la mort.

« Je connais mon espèce et je connais le tissage. Les nœuds et les fils qui sont là ne sont pas d’origine humaine. Nous n’avons pas assez de doigts, ni un sens suffisamment aigu de l’espace et des relations, pour créer un tel motif. Les crins sont plus fins que des cheveux et mes pouces arrivent à peine à les lire. Je devine que chaque couche en cache une nouvelle, que les mots étrangers formant les entrelacs en dissimulent d’autres cachés sous la surface. Pour lire cet ultime motif, il faudrait le détruire ; c’est un sacrilège que je ne songe pas à commettre. Tout autour, la tisserande a laissé exploser son bonheur en multiples variations à partir des nœuds qui la nomment (18). »

Pourquoi la femme ne s’est-elle aperçue de rien concernant l’étrangeté de celui qu’elle a rencontré. La réponse est simple, comme Laura Morelli et son adjoint, elle était sans doute devenue aveugle. Cette rencontre du VIIIème siècle peut se renouveler :

« (Laura) Les êtres intelligents voyagent rarement seuls. Celui-ci n’était sans doute pas un explorateur isolé. Je me refuse à croire qu’aucun autre contact n’ait eu lieu. Un jour nous verrons peut-être surgir un tapis qui raconte une histoire semblable à celle que nous avons lue. Ensemble nous déchiffrerons le langage des fils, puis nous l’enseignerons à tous ceux qui ont la chance de nous ressembler. Nous leur apprendrons à lire la trame afin qu’ils transmettent ce savoir à leur descendants. Si nous réussissons, la prochaine rencontre ne s’arrêtera pas aux apparences (19). »

Thèmes présents : Voici les principaux thèmes qu’il faudrait à notre tour essayer d’entrelacer : le musée, le rapport temps-mémoire, la réalité qui est tissée, le réel qui ne se comprend bien que lu de l’autre côté, qui n’est en fait qu’une suite de couches qu’il faut savoir explorer. L’aveugle qui voit au-delà des apparences. Le rapport Homère/aveugle, l’aède artisan de la mémoire qui tisse lui aussi le sens du monde.

Exploration de quelques thèmes.

Il est tout d’abord nécessaire de se pencher un peu sur le nom de notre conservatrice aveugle. Laura Morelli. Morelli est aux XIXème un nom célèbre pour les milieux artistiques et ceux des conservateurs de musée. Giovanni Morelli (1816-1891) a donné les règles permettant de faire une attribution fiable des œuvres d’art de manière à débusquer correctement les copies. Voici les principaux critères qu’il donnait et qui ne sont pas sans écho dans la nouvelle de Jean Claude Dunyach que nous venons d’évoquer :

« Selon Morelli, les caractères clefs, les chiffres, les « combinaisons » permettant de trouver l’attribution juste doivent être recherchés dans des détails déterminés, généralement peu considérés et négligés aussi bien par les observateurs que par les artistes qui, en achevant l’œuvre, se laissent aller à une formule presque automatique et à une sorte d’ » écriture mécanique ». Certaines formules et schémas généraux employés par les grands artistes, la composition, les éléments physionomiques les plus caractéristiques – telles l’expression de la bouche chez Léonard de Vinci ou celle des yeux chez le Pérugin ou chez Raphaël – sont fatalement l’objet de l’imitation des disciples et des faussaires. En revanche, les détails où justement l’artiste laisse aller sa main sont les plus révélateurs ; ce sont ceux que l’on ne remarque pas, et qui ne sont pas imités : l’oreille et les ongles des doigts par exemple. »

« Le spécialiste en attribution de Morelli reconnaît la main de l’artiste grâce à un détail insignifiant aux yeux de la majorité des gens et peut-être aussi à ceux de l’auteur lui-même, de la même façon que le héros de Conan Doyle identifie un personnage grâce à des indices imperceptibles pour son ami Watson et même pour celui qui les avait laissés. La même règle vaut pour le spécialiste en attribution et pour le détective : le détail voyant, l’élément qui attire l’œil est le moins sûr ; il faut découvrir des indices mieux cachés, ils conduisent nécessairement au protagoniste. » [2]

Ainsi le nom de notre conservatrice n’est sans doute pas innocent, et correspond bien à son travail : l’attribution. Cependant la nouvelle nous fait insensiblement passer de l’artefact à la vie de tout être puis à notre monde lui-même. Le tapis est par delà sa dimension d’objet, un message qu’il faut savoir lire. Toute vie devient de la sorte un texte qu’il faut savoir déchiffrer et l’univers est sans doute le plus grand livre qui nous soit donné, thèmes qui sont classiques depuis l’Antiquité et le Moyen âge.

Le fait que la conservatrice et son adjoint soient aveugles, n’est pas sans importance non plus, Car c’est dans cette absence (la cécité), dans cet écart que se fera la révélation de la présence et du passage. Le fait d’être aveugle rend attentif à ce qui est au delà de la superficie des choses. Comme dans l’antiquité l’aveugle est celui qui voit au-delà du réel. Et Homère qui raconte aux grecs ce qu’ils sont et d’où ils viennent dans l’Iliade et l’Odyssée est aveugle et voit l’origine de toutes les choses. Tout un ensemble d’éléments dans cette nouvelle multiplie les signes de l’écart qui permettent de saisir ce qui passe inaperçu. Le sous-sol qui renvoie aux différentes couches dont le tapis est tissé. Le fait d’être aveugle qui rend le toucher particulièrement fin, le musée qui est le lieu où les objets du passé et les témoins des origines sont stockés, musée qui est à la fois le lieu de la mise à l’écart, de l’ostension et celui de la réappropriation [3]. Mais le musée est aussi un lieu de passage. Un lieu dans lequel on passe pour se réapproprier son passé et le lieu dans lequel ce passage permet la réalisation de son identité et la découverte du sens du monde, tels les fils qui passent pour que le tapis soit.

Ce qui importe ce n’est pas tant la facticité des événements ou des choses que la richesse de sens qu’ils révèlent. Pour pouvoir le saisir il faut accepter de se mettre à l’écart et quitter la succession continuelle des instants. Mais cette mise à l’écart est aussi une certaine mort, une rupture face à ce qui fait la certitude quotidienne. Le parallèle alors entre le récit de SF et la question posée à la réalité (en philosophie l’étonnement) se trouve renforcé. Face au monde, face au réel nous devons accepter de faire cette « suspension volontaire de l’incrédulité » qui lui rendra son sens réel et permettra de rouvrir la réalisation des possibles que l’incrédulité obstruait. L’aveugle voit ce sur quoi l’homme s’aveugle lui-même : le sens du réel n’est pas dans la facticité, le monde est un texte, une œuvre d’art, un tapis qu’il faut savoir lire.

Un autre thème qui traverse aussi cette nouvelle est celui de la rencontre, du caractère éphémère et fuyant de la rencontre. La rencontre est toujours la prise en compte de l’altérité. Dans cette nouvelle, elle a une dimension radicale : l’extra-terrestre, et procure au lecteur une possibilité extrême de tisser ses propres fils sur le texte de Jean Claude Dunyach [4]. Dans d’autres nouvelles comme par exemple Dans les jardins Médicis (1985, Atalante IV), la rencontre elle-même se situe au creux de la réalité. Pouvons nous au-delà de la facticité de la rencontre saisir ce qu’est l’autre sans que l’opposition, la rupture se manifestent immédiatement ? Pouvons-nous revenir sur une rencontre ratée ? Il y a ici une autre dimension du mythe qui apparaît : si le monde est un texte, la saisie de la signification de ce texte ne nous est pas proposée plusieurs fois si nous ne savons pas en stabiliser le sens, si nous ne savons pas immédiatement habiter cette rencontre. Elle prend alors une dimension plus existentielle qui est celle de la décision [5]. La rencontre avec l’autre si elle est réussie et va au-delà de l’enfermement en soi comme pour Closter (Cloître ?), le héros des romans Etoiles mortes, prend une autre dimension avec la notion de décision qui permet de passer d’un côté à l’autre de mon existence et me permet de réaliser le passage temporel, de donner un sens au temps, de ne plus me laisser emporter par une suite d’instants qui n’arrivent pas à faire sens, sauf si je me mets à l’écart. La rencontre est un passage d’un espace subjectif à un autre, la décision est un passage d’un état temporel et existentiel à un autre. Après une décision je ne suis plus le même : thèmes qui seront particulièrement présents dans la seconde partie du roman Etoiles mortes.

Les autres nouvelles qui abordent aussi la thématique : Le monde est un palimpseste, présentent quelques harmoniques qu’il nous faut rapidement aborder. Pour plus de facilité nous les traiterons séparément, bien qu’elles se croisent en de longs échos.

1) Le premier thème qu’il semble important d’évoquer ici, est celui de la collaboration entre l’auteur et son lecteur. Si le monde est un palimpseste dont il faut gratter l’écriture seconde, pour en faire jaillir le sens, il en sera de même dans l’écriture de l’auteur. Il faut gratter le sens immédiat du récit pour faire jaillir ces couches plus profondes qui appartiennent à la collaboration auteur/lecteur. En quelque sorte le texte proposé n’est pas un tout en lui-même ; il n’est qu’un signe, qu’un avertissement que le lecteur attend pour plonger dans les profondeurs de sa propre imagination. Les textes de Jean Claude Dunyach fonctionnent comme un billet d’entrée pour un musée imaginaire dans lequel les images et l’itinéraire proposé par l’auteur renvoient au cheminement propre que saura tracer le lecteur. Il en va ici, comme des jardins de la nouvelle Dans les jardins Médicis dont la configuration se modifie en fonction du promeneur afin qu’il ne rencontre pas ceux qu’il ne doit pas croiser ou sous une autre forme dans Autoportrait quand les salles du musée imaginaire se reconfigurent selon le visiteur et ses attentes. Soit il sera invité à errer un peu plus, soit il saura plonger directement au cœur de l’exposition, vers la salle qu’il recherche. Dans la seconde partie d’Etoiles mortes, les onyrines, œuvres fabriquées à partir de la biologie des AnimauxVilles et qui font vivre les rêves ou les cauchemars de qui s’y plonge, remplissent le même rôle. Elles sont vivantes et réagissent à l’état d’esprit du visiteur. Toute lecture est une plongée dans une faille [6], dans un vide qui ne sera comblé que par le tissage commun du lecteur et de l’auteur. La trame est certes donnée par l’auteur, mais les couleurs, la variation des motifs, le serrage des points dépend du lecteur. Comme l’écrit le traducteur dans Le système B.O.R.G.E.S. : « Je songeai aux silences nécessaires à l’œuvre, que mon impatience de traducteur emplissait de mots inutiles. ». La coopération auteur/lecteur se retrouvera aussi dans la thématique liée à celle des AnimauxVilles. Ces méduses stellaires permettent au cœur du Ban ou Réseau, comme sur un métier à tisser, le passage instantané d’un univers à un autre. Ce passage instantané est aussi celui dans lequel s’embarque tout lecteur d’un texte de SF ou de Jean Claude Dunyach, puisqu’il accepte dès les premières lignes le saut dans l’étonnement, la cessation de l’incrédulité. Comme dans la première partie du roman Etoiles mortes, il emporte en lui ses souvenirs, comme Closter emporte en lui l’Astrale qui a la légèreté mais aussi la présence tenace du souvenir et qui est à la recherche de sont corps, Closter lui est à la recherche de son pouvoir créatif et le lecteur est à la recherche de cette œuvre, de cette émotion qu’il tisse avec les mots que lui donne l’auteur.

C’est de là que vient cette petite musique Dunyach. Jean Claude Dunyach nous donne une partition dont chacun tire une interprétation à la mesure de son don musical. Il s’en dégage alors une atmosphère tissée par les silences qui donnent le phrasé de la mélodie. Si l’intrigue de Déchiffrer la trame peut sembler mince, tout son caractère emblématique tient dans son écriture qui tout en faisant naître la nostalgie ressentie face à une vie interrompue dans sa phase joyeuse [7], réveille cependant l’espoir que ce sacrifice ne sera pas vain et qu’un jour la toile interrompue pourra être achevée. C’est ici l’annonce de l’articulation entre l’œuvre d’art, la mort et la mémoire que nous avons déjà rencontrée dans La station de l’Agnelle.

2) Le second thème est directement lié à la forme et au sujet de cette nouvelle : le tissage. Tisser c’est fondamentalement savoir entrelacer des brins de laines différents par la couleur. C’est savoir entrelacer les contraires. Il ne s’agit pas là d’un labeur, d’une dialectique qui cherche à construire une démonstration ou à élaborer une preuve, mais il s’agit à travers le langage de réaliser un œuvre qui soit parallèle à ce que la nature nous propose. Le tissage du texte ou la superposition des couches rapproche l’œuvre de Jean Claude Dunyach de l’activité propre d’un philosophe appartenant à la période des origines : Héraclite d’Ephèse. Surnommé par ses contemporains l’obscur, il était cependant apprécié pour la richesse de son œuvre et le caractére énigmatique de son écriture. Les fragments d’Héraclite qui nous sont parvenus se présentent comme une suite de textes épars dont il faut retrouver la trame. Il faut en quelque sorte les déchiffrer. Mais ce n’est pas seulement sur ce point que les textes de Jean Claude Dunyach ressemblent au travail d’Héraclite. Certes les nouvelles se terminent souvent par une énigme, par une ouverture (que va-t-il se passer après ?) ou par la sollicitation de l’activité propre au lecteur…écrire la suite ou reprendre la nouvelle à partir de ce que la fin révèle du cheminement (Voir par exemple Sucre filé, qui prend alors un tout autre sens…). Il faut savoir refaire le chemin à partir de ce que la fin dévoile. Les nouvelles fonctionnent un peu comme les fragments d’Héraclite dont Cl. Ramnoux, grande spécialiste d’Héraclite, nous donne une clé de lecture : « Le projet du sage serait donc de parler comme la nature œuvre, du même fond, selon le même mouvement, et avec le même sens. » [8]. Il en va donc un peu de même dans les nouvelles de Jean Claude Dunyach qui sont souvent courtes et dans lesquelles l’écriture tisse une toile semblable à la manière dont la nature œuvre. Sous la permanence du récit, les couches intentionnelles varient selon le vouloir de l’auteur mais aussi selon la coopération du lecteur en sa propre œuvre. Le bienfait d’une nouvelle de Jean Claude Dunyach est qu’elle vous donne vraiment l’impression d’avoir saisi quelque chose, sans arriver à pouvoir dire exactement pourquoi et comment. Si vous suivez un fil, très vite il bifurquera et s’enroulera avec d’autres brins serrant un nœud dans lequel vous vous trouvez vous-même impliqué. Cela explique sans doute le succès de nouvelles dont la facture est toute simple, mais dont la simplicité reprend l’évidence de la nature même, dans sa permanence et son changement, dans la richesse de ses thématiques, dans ses longs échos qui se répondent à l’appel du lecteur et parmi lesquels il aime à se chercher.

Puissiez-vous déchiffrer la trame de ces prochains mois avec le même bonheur !

(à suivre…)

[1] Pour une présentation succincte de l’auteur, se reporter l’article concernant « La station de l’agnelle. »

[2] Enrico Castelnuovo, article « Attribution (Histoire de l’Art) », 2003, Encyclopædia Universalis France S.A. (Tous droits de propriété intellectuelle et industrielle réservés).

[3] Sur ce point voir la nouvelle « Autoportrait » dans le recueil du même nom, Denoël, 415, 1986.

[4] Voir, Galaxies, 37, 2005, p. 119-133.

[5] Voir la fin de la nouvelle « Repli sur soie » (2007) qui reprend certains thèmes de « Déchiffrer la trame » sous un nouvel angle, sous un nouveau pli.

[6] Thème que l’on retrouve dans « Repli sur soie ».

[7] « L’étroite bande de laine ne ressemble à aucune autre zone du tapis. Les nœuds signatures ont disparu. Les Fils sont tendus avec une sorte de hâte, même si leur alignement est impeccable. Il s’en dégage une impression d’énergie, de joie. » Déchiffrer la trame, 1996, Atalante III, p.17.

[8] Héraclite l’homme entre les mots et les choses, Belles-Lettres, 1959, p. 419.

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